Fac de Vincennes-août-1969

août 1969

vendredi 1 août

je n’arrive pas à être vraie en face de maman
et ça me tue littéralement
je reste agressive pas simple ni naturelle

alors que chaque jour un peu plus j’essaie d’aimer les gens dans l’absolu de comprendre ce que disait brendan

il faut transformer le désir en amour

tant qu’on garde ces rapports d’agressivité on en reste au désir sans pouvoir passer à l’amour


dimanche 3 août 1969

départ à ambert avec jean et ma sœur


carnet de voyage en auvergne

foire à ambert
les bestiaux autour du kiosque à musique où du temps des copains de jules romains on devait jouer mozart
bon dieu que j’aime les bêtes
j’ai toujours su leur parler
la petite génisse dresse l’oreille soulève ses longs cils et cesse de trembler dès que je pose sur le poil de son cou une main ferme
malheureusement le contact avec les hommes n’est pas si simple

je répugne même à en aborder un qui maîtrise un petit taureau un peu vif
je n’ose lui demander sa race par respect de son travail respect de sa vie dans laquelle je n’ai rien à faire
je suis une sale touriste malgré mes connaissances de la paysannerie

j’ai terriblement peur de mon enfance
quand par hasard mes yeux retrouvent les photos de mes huit ans de mes dix ans de mes douze ans ma main immédiatement les cache
je ne peux pas supporter de voir ce petit corps maigre douloureux ni ce visage fripé crispé
peut-être j’ai seulement peur de ne pas encore être sortie de cette enfance étouffée
je ne veux plus me voir comme ça étriquée
chaque matin est une revanche lorsque les mouvements de gymnastique me mettent en possession de mes muscles et que dans la glace je me refais une tête
chaque mois est une revanche sur cette féminité que je pensais ne jamais atteindre
toute ma vie sera cette revendication de ma féminité moi qui croyais ne jamais y avoir droit
quand ces crises reviennent et que je retrouve l’état abhorré qui a régi mon enfance j’ai envie de me laisser couler de ne plus vivre
mais le matin revient
toujours

joan baez m’intéresse parce qu’elle est bourrée de contradictions
est-elle typiquement américaine en ce sens
et c’est un paradoxe de plus puisqu’elle remet en question l’ordre américain établi
elle est passionnée et passionnante
allant jusqu’au bout d’elle-même de sa voix comme de ses actes
dansant éperdument jusqu’à la fatigue pacifiante
cherchant toujours autre chose écrire s’instruire instruire
merveilleusement douée
terriblement trop femme

j’aime les femmes qui n’ont pas peur de l’être
comme ava
exigeante cassante
et tendre

la déception et la presque colère de brendan quand il avait su que j’avais jeté la rose de ronne parce qu’elle était fanée
je ne jette rien
je les garde toutes
j’ai encore les jonquilles de ton anniversaire de naissance

stupidement je lui avais dit
mais la rose était fanée

depuis je ne sais plus jeter les fleurs
surtout fanées

avant le départ à londres j’avais la protection de brendan
mais j’avais peur de ne pas être assez intelligente en face de lui
je me taisais
il parlait
ou ne parlait pas
nous avions été voir shantidas à la maison des prêtres saint-séverin
brendan était ému

shantidas disait me reconnaître
était-ce vrai
tant de monde passe à l’arche
trois ans avaient passé depuis le camp de l’arche 1964 à bollène
deux ans depuis mon passage à la borie-noble au larzac

j’ai du mal à parler de brendan
je ne veux pas convaincre
convaincre qui et pourquoi
je sais seulement l’immense joie qui nous réchauffe le cœur quand parfois nous nous reconnaissons entre personnes qui l’avons rencontré connu et aimé

je suis fière aussi d’avoir connu shantidas
même si je l’ai un peu oublié maintenant ce serait me renier moi-même que de ne pas me souvenir que j’ai passé des jours plongée dans le pèlerinage aux sources
j’ai dû lire ce livre trois fois au moins
je ne dois pas oublier que j’ai médité les principes et préceptes du retour à l’évidence
l’évidence
trop belle pour qu’on en parle
trop haute pour qu’on l’atteigne
ou trop simple pour qu’on la saisisse

les américains savent toujours tout
le louvre est gratuit le jeudi après-midi
le jeudi après-midi brendan allait au louvre
il connaissait aussi les petits cafés de paris où le café coûte encore 50 centimes


août 1969 suite

jeudi 14 août

retour d’ambert vers saint-julien de vouvantes


samedi 16 août

mariage de pierre et annie à saint-julien


dimanche 17 août

rentrée à paris avec tonton claude et tante denise
elle est une femme remarquable et efficace
un ordinateur dans la tête
et un raffinement sans égal
dans le langage et les sentiments
comme j’ai pas mal bu la nuit dernière j’ai une bulle dans l’estomac
mais tout se passe bien pendant le voyage

c’est quand même chouette de rentrer à paris retrouver l’appartement ensoleillé le téléphone les bouquins les robes et tout

et surtout mon souffle
libre
enfin
après la terrible crise d’ambert
où j’ai découvert malcolm lowry
au-dessous du volcan
avec le vautour dans le lavabo


lundi 18 août

pas très efficace
malgré moi je repense à gilles nicoulaud un copain d’enfance des cousins
et beaucoup à per-jakez
que j’aime toujours
plus que n’importe quel autre peut-être
mais intemporellement
et ça ne m’avance pas à grand chose


mardi 19 août

journée pas beaucoup plus efficace
je reprends mal mon souffle et suis encore fatiguée
peut-être aimerais-je voir donald je ne sais pas
si j’étais sûre de me sentir en sécurité
ce qui est moins sûr que tout
dommage

mais bob appelle
bob vient
bob nous sort ma sœur et moi
bob nous fait manger
en digestif je lui offre rue des canettes élise en paréo
élise qui parle
son type est allongé
il est très beau
mais il a des maux d’oreille dit-elle


mercredi 20 août

jean appelle
oui tous les célibataires en travail à paris nous appellent
quand donald appellera-t-il lui à qui je pense de temps à autres
lui à qui j’aimerais parfois faire l’amour
mais pas de rêves inutiles

jean me sort
il m’emmène au cinéma voir chaplin dans le cirque
jean me fait écouter mozart en buvant du whiskie

je suis à peu près bien
mon livre me brûle
comme celui de malcom lowry que m’a fait découvrir jean au moulin richard de bas à ambert


jeudi 21 août

je ne suis toujours pas efficace
pas encore touché à mon livre

soir bob vient dîner
pourquoi suis-je encore agressive avec lui
ce qui fait que se sentant un peu vieillir il croit que je me fous de sa gueule
au fond je joue les enfants gâtées
alors que j’admire sa façon de mener sa vie
elle est tellement plus positive que la mienne


vendredi 22 août

réveil dans un semi-état bizarre
envie folle d’être stupidement amoureuse
mais de vivre pour quelqu’un ou quelque chose d’important
pas seulement pour des rêves
que seule je ne sais pas être capable de réaliser

vu ce soir un très beau film
ma nuit chez maud de rohmer
avec le visage de trintignant à la messe
j’en frémis
toute ma vie je la passe à chercher per-jakez
plus ou moins consciemment


mardi 26 août

je sens ma vie glisser entre mes doigts
comme du sable
à toute vitesse parfois
sans rien qui la retienne
avec cette fatigue de tous les muscles et de l’esprit


mercredi 27 août

mes cousins françoise et maurice vont arriver ce soir de saint-julien
ils viennent passer quelques jours à l’appartement du boulevard poissonnière

ça me donne un coup de fouet et je passe la journée à nettoyer cette foutue maison qu’on n’arrive pas à décorer correctement

bob vient dîner

repas vivant en souvenirs de famille avec françoise qui me rappelle son enfance avec gilles nicoulaud et son adolescence du temps de bernard lambert qui venait les chercher à chavagne margot et elle
tonton francis était le suppléant de bernard quand il était député


jeudi 28 août

ces jours derniers je me sentais couler
soudain je retrouve enfin mon dynamisme
lettre sous la porte
de bernard lambert

c’est trop beau trop gentil
et sélect en même temps

moi je sais que je vais lui répondre une lettre éclatante éclaboussante de vie
directe sans ambages ni conformisme
et j’attendrai son appel en septembre
je sais que j’ai du boulot à faire
du bon boulot
et des types grands comme lambert m’en donnent le courage
car je crois en lambert


vendredi 29 août

je suis heureuse que françoise et son mari soient là
ça me secoue
nous partageons tant de choses en souvenirs d’enfance françoise et moi
nous avons la même forme d’humour
et d’une certaine façon la même vision des choses et des gens

mais crise d’asthme encore
ces crises me tuent
elles me propulsent dans un autre espace une autre dimension
mais la réalité est tellement étouffante quand j’en reviens


samedi 30 août

françoise et maurice partent
petrus m’appelle
encore un célibataire du mois d’août

anne m’offre pour ma rentrée scolaire
un cartable en vinyle jaune
et des baskets

petrus rappelle


dimanche 31 août

j’aimerais écrire mes pages comme des morceaux de mozart
paradoxalement le requiem me donne toujours envie de vivre

petrus a rappelé mais j’ai refusé de le voir car je dois écrire le mémoire de sciences politiques sur le national-socialisme pour poulantzas

bernard lambert est sans doute à l’origine de ma vocation pour les questions agricoles
je crois en un homme comme lui
quoi que l’on puisse lui reprocher démagogie égocentrisme j’estime que son action est positive il pose les questions et fait réfléchir les gens en leur faisant prendre conscience d’une situation qui pourrait changer
quand il viendra à vincennes ça pourra être grand

la séduction de bernard lambert sur moi malgré lui est liée à pas mal de symboles oniriques comme la terre fouillée travaillée fécondée ou la force musculaire de son taureau roméo qu’il semblait égaler dans sa simplicité

je cherche toujours l’homme
mais j’ai déjà trouvé le paysan lyrique que je disais chercher à patrice au bal de casteron
lui n’était qu’un citadin sinistre


Écrit en août 1969, publié in Maquisards du Bois de Vincennes, Gaelle Kermen, 2011 books2read.com/u/brG76M

Gaelle Kermen
Kerantorec, le 25 août 2019


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