Mon bilan de Mai 68 pour comprendre le mouvement des Gilets jaunes 1 : qu’est devenu Bablon?

Comprendre le passé. Apprécier le présent. Préparer le futur.

Lorsque j’ai écrit Des pavés à la plage, Mai 68 vu par une jeune fille de La Sorbonne, je voulais comprendre ce qui faisait que nous en parlions encore 50 ans plus tard. Dans mon bilan de 2018, j’espérais que le peuple se soulève. Le mouvement historique comme celui des Gilets jaunes va au-delà de mes rêves et j’apprécie le présent. Je publie ici les derniers chapitres du livre qui donnait des pistes de réflexion pour préparer le futur.

mai68-disquepoesie
Archives personnelles 1967-68

Nota Bene : je fais des économies de redevances de domaines internet et supprime mes autres blogs pour rassembler toutes mes productions depuis dix ans dans celui-ci : gaellekermen.net

Les sujets en sont variés comme le sont mes passions dans la vie. J’espère qu’ils vous intéresseront et vous stimuleront à apporter vos pierres à l’édifice commun d’une société plus humaine et naturelle.

Voici mon premier bilan de mon Mai 68 sur mon camarade compagnon de l’époque Michel Bablon (1938-2012).

Bablon68
Portrait de Michel Bablon 67

Qu’est devenu Bablon ?

Sur mon blog d’archives aquamarine67.net, j’ai commencé, avant la parution de cet ouvrage, à publier des articles sur mes souvenirs de Mai 68, dans la catégorie Il y a cinquante ans.

J’ai commencé par la Une de l’hebdomadaire Le Nouvel Observateur du 30 avril au 7 mai 1968 sur le film de Michel Cournot à Cannes.

J’ai continué par l’inauguration de la boutique de mode Mia et Vicky le 3 mai 1968 au 21 rue Bonaparte, à l’angle de la rue Visconti.

Le troisième article est sur la photo prise l’après-midi du 3 mai 1968 dans la cour de la Sorbonne, j’y parle des personnes reconnues, en plus de Daniel Cohn-Bendit, Brice Lalonde, Jacques Bleiptreu et Michel Bablon, enfin retrouvé dans des photos d’archives, après des décennies de recherches vaines.

Des photos tirées de mes archives seront disponibles sur mes blogs pour en visualiser certains aspects.

Je ne voudrais pas finir ce livre sans donner une idée de ce qu’est devenu Michel Bablon, qui n’a pas eu la lumière des projecteurs médiatiques posée sur lui comme d’autres militants politiques.

Nous nous sommes connus, aimés, déchirés, aimés encore, séparés, retrouvés, de nouveau séparés et enfin perdus.

Si le lendemain du 22 mars, j’avais eu la tentation d’en finir, il m’avait aidée à devenir « qui » j’étais dans une démarche nietzschéenne consciente. Il m’apprenait aussi le détachement et je lui rends grâce à l’âge avancé de ma vie d’avoir appris de lui qu’il ne faut jamais compter que sur ses propres forces, comme disait le camarade Mao à l’époque.

Bablon n’était pas maoïste, mais se tenait informé de ce qui se passait en Chine populaire, il avait des revues chinoises, j’ai dû les détruire fin juin ou début juillet quand nous craignions une descente de police qui risquait de le faire expulser de France. Nous écoutions aussi la radio de propagande diffusée depuis l’Albanie.

Je crois qu’il était surtout guévariste, il dormait souvent sur le lit de camp de l’atelier pour s’entraîner à être un bon guérillero. Pour lui, j’avais un point commun avec le Che, j’étais aussi asthmatique. Mais, Bablon n’en parlait pas beaucoup et je n’ai pas de souvenir de discours d’endoctrinement.

Il m’encourageait plutôt à être moi-même, à suivre mes propres routes, à exploiter mes propres talents. Il disait que je pouvais être une « locomotive » pour les autres.

Oui, je peux lui rendre grâce si longtemps après d’avoir continué le travail de confiance initié par mes propres parents avant lui, consolidé l’année suivante par Casamayor, qui m’avait demandé des articles pour la revue Esprit et mis le pied à l’étrier de l’écriture.

La fin de Bablon

Le 12 juillet 1968 au soir, j’avais demandé à Bablon de m’emmener à la gare Montparnasse pour rejoindre ma terre natale en Bretagne après les délires parisiens du ménage à trois depuis le retour de sa précédente compagne arrivée de Toulouse dix minutes avant que je ferme l’appartement de la rue Visconti, alors que je venais de brûler les documents politiques compromettants.

À dix minutes près, nos vies prenaient une direction différente.

Soudain, il fallait que je change d’air. J’avais besoin de retrouver la plage après les pavés. Même si je n’avais pas jeté de pavés, si j’avais seulement apporté mon aide à l’expérience d’autogestion qu’était la Sorbonne occupée, j’avais besoin de m’allonger sur le sable et de reposer mes muscles fatigués.

Plus tard, Bablon est parti vivre à Londres, j’ai servi d’intermédiaire avec les filles des îles à qui il avait confié l’atelier de la rue Visconti, nous les appelions Wallis et Futuna. Mon amie Jane, ma Calamity Jane, my Sweet Lady Jane d’Aquamarine 67, l’avait hébergé à son arrivée à Londres.

Il a voyagé très loin. Il me recontactait quand il revenait, d’Inde, de Chine, de Cuba, m’invitait parfois à déjeuner, nous retombions dans les bras l’un de l’autre, mais comme il n’était pas question de s’attacher, nous nous séparions sans état d’âme. J’étais devenue la fille libérée qu’il avait souhaité que je sois. Je dévorais les hommes comme il dévorait les filles. Mais il gardait une place spéciale dans mon cœur, il était le premier homme avec qui j’avais vécu.

Lorsqu’il avait déménagé ses affaires de la rue Visconti, il m’avait laissé sa bibliothèque politique, qui m’a servie lors de mes études à Vincennes, et quand j’en ouvre encore un, comme je l’ai fait pour ce livre, j’ai toujours un sourire en voyant apparaître au détour d’une page sa signature ample et généreuse. C’est comme s’il me disait de sa voix charmeuse : « Tu vois petit, je suis toujours là ! »

Et moi, je continue ma route, la mienne, celle qu’il m’a aidée à trouver.

Le temps a passé, j’ai quitté Paris, j’ai perdu de vue de nombreux amis avec qui j’avais été liée. Je n’ai plus jamais eu de contact direct avec Bablon.

En 1998, j’ai publié un article sur Trois jours de folie à la Sorbonne en mai-juin 68 qui commençaient ainsi : « Tant que j’aurai soif de musique, soif de justice… », un article relayé par de nombreuses publications sur Mai 68.

J’ai été contactée par un de ses cousins, qui dressait l’arbre généalogique de la famille Bablon. C’était les débuts d’Internet, il avait trouvé tout de suite mon article. J’ai su que Michel avait eu connaissance de ce que je racontais. Il n’a pas souhaité me recontacter. D’après son cousin, il s’était assagi et avait fini par épouser une fille de gendarme. Il avait une fille. Il vivait à Toulon.

Michel restait ainsi dans le Sud, au soleil dont il avait tant besoin, dont nous avons tous tant besoin, comme sa famille avait choisi Toulouse lorsqu’il avait fallu quitter Madagascar.

Mon article m’a permis d’être contactée par deux des nombreux enfants de Michel.

Un garçon me trouvait très romantique dans ma description de son père. Mais c’est encore l’image que je garde de lui après un demi-siècle. Une fille m’avait écrit parce que sa mère venait de lui dire qui était son père biologique, elle venait de trouver mon article après une recherche sur Michel Bablon.

Elle m’avait fait un courriel juste avant un Noël et c’était merveilleux de pouvoir raconter à un enfant de Bablon la belle vision que je gardais de son père. Je pouvais la mettre alors en relation avec le cousin de Michel. Elle n’a pas voulu aller plus loin. Elle avait été élevée par un beau-père qui avait été un excellent père. Elle avait les réponses aux questions qu’elle s’était posées sur elle-même, sur ses propres engagements. Elle voulait continuer sa vie avec des valeurs qu’elle reconnaissait comme venant de lui, mais sur ses critères personnels. Oui, elle était bien la digne fille de Bablon.

Le cousin a eu la délicatesse de m’informer de sa mort. Le message m’annonçant la fin de Michel m’a permis de faire le deuil de sa personne. Bablon, le guérillero du Quartier latin, le fils des rois malgaches, l’élégant baladin parisien, le grand voyageur, le révolutionnaire du Grand Soir, est mort. Son personnage fait partie de ma vie et gardera toujours une place privilégiée.

Ce que m’a appris Bablon

Bablon m’a beaucoup appris.

Que je pouvais tout faire.

Qu’on pouvait apprendre et progresser toute la vie.

Que rien n’était impossible à qui savait se servir de son intelligence et de ses mains.

Il m’a donné confiance en moi, appris à ne compter que sur moi-même, à ne pas attendre que les autres m’apportent des solutions, mais à les chercher moi-même.

Je n’ai pas mis toutes ses leçons en application tout de suite.

Mais après cinquante ans, je peux dire qu’il a été un formidable Pygmalion.

Merci Bablon !

Bablon, Casamayor, mentors

En ce mois de mai 2018, je ne me presse pas à finir le livre que je consacre à mes souvenirs de Mai 68, parce que j’aime retrouver l’ambiance de l’époque dans ce qu’elle avait de positif. J’ai oublié les crises amoureuses qui avaient pu me faire souffrir comme une bête pour ne garder que le meilleur de notre relation.

Dans ma cuisine, je vois les meubles que j’ai construits moi-même et je me dis que sans Bablon, je n’aurais peut-être jamais pensé à les faire. Il avait taillé la table et les deux bancs de l’atelier de la rue Visconti dans des troncs d’arbres, laqués ensuite à la laque glycérophtalique industrielle, du même type que la peinture utilisée plus tard sous nos yeux émerveillés par Yves Samson, mon troisième homme, en septembre 1987.

Moins bûcheronne, plus menuisière, j’ai utilisé des planches pour faire mes meubles. J’ai acheté du bois de chêne pour en garder la noblesse dans la cuisine ouverte sur le jardin. Dans mon bureau, j’ai opté pour un bois de pin des Landes traité en planches plus brutes pour garder le côté atelier qui rappelle qu’on n’est pas là pour glander, mais pour bosser sur les œuvres que nous nous sommes imposées.

Bien sûr, les talents manuels étaient dans ma famille du côté de ma mère. Mais sans Bablon, je ne suis pas sûre que je les aurais si bien exploités.

Si j’ai besoin d’un meuble, je me le fais. Si j’ai besoin d’un vêtement, je me le couds. Si j’ai besoin de réparer quelque chose, j’apprends à le faire, je n’appellerai quelqu’un d’autre que lorsque j’aurai épuisé les solutions à ma portée. En toute indépendance, parce que Bablon m’avait convaincue en 1968 que je pouvais faire ce que je voulais.

J’ai vu beaucoup de gens au cours de ma vie ne jamais oser faire ce qu’ils désiraient, prétexter que ce n’était pas possible, qu’il fallait avoir tant d’argent avant de pouvoir l’envisager.

Je n’ai jamais fonctionné sur ces principes limitatifs. Mes moyens matériels étaient limités, mais je prévoyais mes projets longtemps à l’avance et dès que c’était possible, là où d’autres auraient dépensé en loisirs l’argent imprévu, moi je l’investissais en outils et matériaux, pour réaliser enfin ce que j’avais conçu, dessiné, planifié et rêvé, parfois des années et décennies plus tôt.

Grâce à Bablon !

Un changement radical de vie

Ce printemps 2018, j’ai fait la saisie des notes du Comité d’Occupation de la Sorbonne retrouvées dans mes archives. C’est seulement maintenant que j’apprends certaines choses qu’il m’avait racontées, mais que j’avais oubliées, ou mal comprises sur le moment.

Bablon avait dû connaître la théorie castro-guévariste lors de la conférence tripartite de La Havane. Il avait vu les choses de près, in situ, sans se contenter de lire des articles ou des livres, même s’il lisait aussi beaucoup.

Bablon avait participé à la conférence de La Havane, comme Casamayor avait participé au procès de Nuremberg après la guerre, puis au Conseil de l’Europe au moment du régime des Colonels grecs, avec Constantin Tsoukalas, un de nos professeurs de sociologie de Vincennes, Tsoukalas dont le père était le Ministre de la Justice et représentait le régime. Tragédie grecque !

Ces gens qui m’entouraient avaient un regard privilégié sur le monde. On n’était pas au Café du Commerce à échanger des brèves de comptoir ni à extraire des petites phrases pour faire le buzz.

Ils m’ont appris la synthèse, l’art de dire beaucoup en peu de mots, que j’ai continué à travailler dans mon Journal au fil des décennies.

Bablon et Casa m’ont appris à comprendre les problèmes et m’ont donné l’injonction de ne jamais me contenter de la surface des choses ni de leur apparence, de toujours aller creuser en profondeur et analyser les différentes implications dans tous les champs d’expérimentation de la vie.

Cournot, Bablon, Casamayor, Tsoukalas, Lambert, Polac un peu plus tard, font partie des gens qui me permettent aujourd’hui d’écrire en liberté. Ils ont créé le terreau sur lequel j’ai pu semer mes graines et dont je peux diffuser les fruits en 2018.


cropped-gaelle_68.jpgGaelle Kermen, écrit au Printemps 2018
Kerantorec, le 19 janvier 2019


A suivre :

Mon bilan de Mai 68 pour comprendre les Gilets jaunes 2 : l’échec de Mai 68

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