Fac de Vincennes–1969-février

(Les notes entre parenthèses sont de février 2019, en particulier pour préciser les noms de quelques personnes dont je ne donnais que les prénoms. Certaines sont devenues célèbres.)


iivret_64-69-tampons2
Transferts de dossier entre la Sorbonne, la fac de Nantes et le Centre Universitaire Expérimental de Vincennes
Livret-CELG-66-transfert-68
Justificatif de diplôme de la Sorbonne lors du transfert des dossiers entre Universités CELG (Certificat Etudes Littéraires Général : Philosophie, Latin, Anglais)

samedi 1 février

9h30 droit constitutionnel

je n’arrive évidemment pas à me lever pour aller à vincennes où j’ai rendez-vous avec michel mon petit camarade
tant pis
d’ailleurs il y a ce foutu déménagement à faire

gilbert ne vient pas
je suis furieuse
d’accord ça ne l’amusait pas de venir nous aider mais moi non plus ça ne m’amusait pas de le présenter à kiki vu que kiki ne pouvait plus entendre parler de pierre et qu’elle met tous les frères dans le même sac
elle n’a sûrement pas tort
donc je les considère comme n’existant plus

maya (Evic) vient en voisine nous aider avec deux amis
philibert aussi
sympa


dimanche 2 février 1969

j’ai bien dormi
il s’agit ici de prendre possession de l’espace
ce dont nous n’avons pas l’habitude

je fais la cuisine
bien
sur ce minuscule camping-gaz

l’après-midi yvon (Yves Petit de Voize) vient
il joue à m’interviewer sur la mini-cassette en tant que contestataire de vincennes

puis arrivent maman grand-mère le cousin et sa femme qui persiste à m’appeler cousine ce qui m’agace fort

tout le monde me fatigue
j’ai horriblement mal au dos et je dors très mal

michel de vincennes m’a curieusement manqué tout le week-end
tout jeune sans doute
l’an dernier il était encore lycéen il faisait partie des c a l comités d’actions lycéens en mai dernier
tout enthousiaste
j’aime ça
les gens qui vivent et ne sont pas encore usés ni désabusés
intacts


lundi 3 février

je n’ai pas du tout envie de me lever pour aller au cours à neuf heures
j’ai le corps tout endolori
et puis comme je suis réveillée j’y vais

en allant vers le bus j’entends un sifflement appel
c’est michel on se retrouve toujours

cours de libertés publiques avec casamayor
un drôle de bonhomme très sympathique qui nous parle de langage et de cohn-bendit et de contestation et de camarades
qui nous donne un devoir en nous disant
dites-moi ce que vous pensez vous
n’allez pas chercher dans les livres
c’est la première fois de ma vie qu’on me demande de penser pour un devoir

au déjeuner je ne retrouve pas michel
je suis furieuse contre moi-même de l’attendre et de le chercher plus ou moins consciemment

je me résous finalement à aller à la bibliothèque lire le bouquin d’aron sur la société industrielle
je me réfère aussi à chevallier
et me passionne pour montesquieu

mon dieu commencerai-je enfin à comprendre les choses

mais j’ai mal aux dents


mardi 4 février 1969

courses pour ma sœur et l’appartement
je ne vais pas à la fac aujourd’hui
tant pis je ne verrai pas michel
mais il faut que j’aille voir l’oculiste j’y perds beaucoup de temps

puis je passe chez aurélia lui apporter l’ensemble en tricot fait par maman
elle prévoit que demain les flics seront sur les campus et autres conneries dramatiques de son genre elle est folle je pars vite

je rencontre une amie de la fac de droit d’il y a deux ans une jolie petite vietnamienne elle a revu récemment jacques mon meilleur copain d’alors j’aimerais le revoir

hélène n’est pas chez elle

j’achète chez maspero raymond aron et le themis de touchard je fais mon dernier chèque
je dois lire aron pour demain

la situation universitaire s’aggrave
ou peut-être est-elle excellente comme dirait le camarade mao


mercredi 5 février

cours avec rouvier
il parle à la fin du risque de fermeture de vincennes
je lui ai posé la question au cas où une grève serait décidée
la fermeture dit-il se fera département par département
d’abord ceux qui n’ont pas encore commencé comme la socio et la philo

dans l’escalier du restau u je retrouve michel il y a longtemps qu’on ne s’est vus oui on commençait à s’ennuyer nous déjeunons ensemble

hier des c d r comités de défense de la république ont menacé de venir
ça a été un ridicule branle-bas de combat

après le repas je me fais draguée par un jeune con qui doit être réac et je perds michel

cours de théorie marxiste un joli minet me sourit de ses yeux bleus
le chargé de cours lui-même engage le débat
le minet continue sur la grève
je donne l’information de rouvier

je retrouve le minet à l’ag il est anar c’est trop joli ça
il est tout doux
un doux anar c’est rare

grève votée hélas nous restons dans les cours à discuter

mon minet anar est très caressant je flirte avec lui en rentrant mais je rentre


jeudi 6 février 1969

je n’ai plus envie de flirter entre deux métros
je n’ai pas envie de revoir mon petit anar d’hier
d’ailleurs il vivait chez papa-maman

dentiste puis visite à hélène au lieu d’aller en socio où il sera
nous prenons le thé
maïté se ramène elle m’apprend que pierre est parti
de toutes façons il y a longtemps que je le considère comme parti
je l’avais même oublié

vincennes sciences po
michel n’est pas là mais philippe (Philippe Houzé) compte sur moi pour expliquer la situation

c’est dur dans ce groupe qui dit on veut travailler

a g un monde fou
je vois glücksman mais pas michel

je reviens au cours
ambiance idiote
philippe est sympa

michel arrive enfin il est furieux de voir un cours en amphi

plus tard nous discutons avec le prof et trois types réacs dont mon dragueur

j’ai envie de pleurer
michel aimerait peut-être me consoler
nous sommes déçus


vendredi 7 février 1969

que faire pour lutter mon dieu je ne sais plus
la grève active ne servira à rien
alors la défendre parce que je suis en minorité et engagée dans une idéologie
j’ai envie de pleurer

cinq heures trente a g
michel vient d’arriver nous nous trouvons tout de suite
il dit qu’on ne s’est pas tellement vus
que plusieurs fois il m’a cherchée vainement
c’est gentil ça

j’appelle gérard chez rychter
il prétend que les modèles ne marchent pas
il ne sait pas quoi faire
il a pas l’air d’aller bien je dois le voir lundi

a g glücksman parle bien un autre aussi
je suis avec michel et deux copains dont un de droit très sympa

je vais au cours de droit constitutionnel
discussion avec des types de l’a g e v
ils sont durs à convaincre ces réacs

je vais chercher michel et l’autre mais l’a g est finie je les ai perdus
je rencontre yannis
je retourne au cours

discussion toujours presque risible
pourquoi ça vous gène les flics dans la fac
évidemment on se demande


samedi 8 février

en quittant vincennes hier soir j’ai retrouvé michel dans le métro avec ali l’iranien connu au buci ami de brendan c’est marrant (une scène d’Aquamarine 67)

mais je suis rentrée pour travailler
matin de neige je tousse

hélène élise

soir à la radio j’entends annoncer que cent quatre-vingt-trois étudiants ont été choisis par le doyen sur les deux cent vingt qui ont occupé la fac le vingt-trois janvier ils risquent la même sanction que ceux du rectorat de la sorbonne

recevrai-je une lettre

je me demande si je ne suis pas enceinte
je le serais de pierre et ce n’est plus le moment
je n’ai pas le droit d’attendre un petit bébé encore et c’est mon drame
j’ai tellement envie d’aimer


dimanche 9 février 1969

dimanche ensoleillé
errances dans quelques bouquins dont marcuse qui avec le pouvoir de sa pensée négative me dynamise

visites
philibert
hélène et yannis
discussions
c’est bien je m’affirme
j’ai le pouvoir de l’humour

ce qui m’effraie le plus dans le mouvement c’est qu’on perd cet humour qui était notre plus grande force
quand je vois ces discussions agressives et hargneuses je suis triste
c’est tellement bête

fini à trois heures du matin mon devoir sur le langage pour le cours de libertés publiques de casamayor qui nous a demandé ce que nous en pensions
c’est la première fois en autant d’années d’études qu’un prof me demande mon avis
je suis assez contente de moi
maintenant je sais m’engager
j’écris pas trop mal
j’ai une faim énorme de travail et d’amour


lundi 10 février 1969

libertés publiques devoir sur le langage

cours de casamayor qui m’autorise à partir vers dix heures trente pour me rendre à l’a g concernant ceux qui ont été emmenés à beaujon

projets de lettre en réponse au recteur

à la fin de l’a g je retrouve emmanuel du c r a c sorbonne pas vu depuis longtemps

michel a reçu sa lettre samedi matin il est avec une nana de son groupe d’éco po et je le perds de vue rapidement

je déjeune avec emmanuel puis nous allons à la bibliothèque
je tombe sur un bouquin de libertés publiques
l’oppression et la répression me révoltent
il faut arrêter ça
faire quelque chose

une grève de la faim
j’y crois
tout semble perdu
perdu pour perdu autant aller jusqu’au bout

à l’a g je me retrouve assise à côté de corinne connue cet été à kerfany
elle aussi était à beaujon
je retrouve michel il semble assez abattu
je propose mon projet de grève de la faim
on me le déconseille

films sur mai
je suis toujours révoltée

je rentre
je n’ai pas encore reçu ma lettre


mardi 11 février 1969

dix heures les types du téléphone me réveillent (pour la pose de la ligne)

je me sens horriblement mal
nausées vertiges
serais-je vraiment enceinte
hier j’ai repris normalement mon contraceptif
ça se bat peut-être là-dedans
si nous avons fait un bébé c’était au moment où nous avons vu rosemary’s baby
vraiment non merci
je n’en veux pas

onze heures moins le quart le facteur m’apporte ma lettre recommandée

vincennes sous la neige
michel tout de suite

je vais signer la lettre collective

on va au quartier sous la neige

au ramsès j’ai le temps de serrer la main de jacques bleiptreu d’embrasser françois donzel toujours aussi barbu

sorbonne déprimante
on rentre par maspéro
marcuse

soir on a le téléphone
on appelle nantes
gene a accouché hier
sa petite fille n’a pas vécu

je suis trop démoralisée


mercredi 12 février 1969

lire bouquin aron

socio économie

matin réveil normal je n’ai pas de bêtes nausées

j’essaie d’appeler la clinique de nantes c’est pas libre

cours de rouvier
je ris tout le temps sauf au cours de rouvier
malgré ses grands efforts rouvier est la seule personne qui ne me fasse pas rire

je bouffe avec un petit minet de socio mignon marrant intelligent avec des problèmes adolescents encore

théorie marxiste le prof veut créer un groupe de militants
je suis d’accord on doit se retrouver avec l’a g et le cours de nicos poulantzas

a g avec rémy kolpa-kopoul du comité d’action tout doux tout jeune
la plupart des étudiants sont tout doux et tout jeunes j’aime
de plus en plus de types de droit viennent me voir en dehors des cours pour discuter

poulantzas et son cours sur le fascisme
rémy m’y a suivie et nous restons ensemble ensuite pour discuter avec le prof de théorie marxiste

on veut faire des tracts le type tape le texte on cherche du papier on n’en trouve pas mais on rencontre beaucoup d’appariteurs musclés

je rentre avec le prof


jeudi 13 février 1969

exposé sur tocqueville

nuit agitée
au matin rêves de pierre
réminiscences de ses caresses de ses meilleurs baisers
eau port pont bateau

devoir à faire mais je préfère l’amour

appelé gene
elle semble toujours très forte mais flanche en me parlant
c’est atroce on a l’impression qu’un amour immense et inconditionnel peut être totalement stérile et vain
on ne peut empêcher l’impossible

j’arrive vers quatre heures à la fac à la sortie d’une a g

j’apprends que s’est créé un groupe d’intervention droit qui a décidé d’aller à la gare de l’est ce que je crois inutile
ça les déçoit beaucoup car ils le disent eux-mêmes ils viennent de se réveiller

je reste tirer des tracts
je retrouve michel dans une a g spontanée après la manif

nous traînons tard dans la fac et rentrons ensemble


vendredi 14 février

le jeune michel est de plus en plus caustique
il me rappelle l’esprit de guy s de saint-leu

j’ai enfin des lunettes
d’ailleurs on ne voit plus qu’elle je disparais derrière
ça me plaît

vincennes vers deux heures
film sur les black panthers et débat très intéressant avec julia herve du s n c c student nonviolent coordinating committee

je retrouve marianne

plus tard je retrouve aussi mais lui après trois ans daniel domingo et ça me fait très plaisir c’est lui qui a ouvert mes yeux sur l’art les peintures les sculptures les galeries les musées

il fait très froid à vincennes
je n’ai pas vu michel
il déserte

il faudrait que je travaille
mais je sais que tout ce temps qu’on perd à discuter on le gagne


samedi 15 février

marché de la porte saint-martin
je distribue des tracts pendant que ma sœur fait les courses
froid terrible qui me gèle les doigts les pieds la bouche
je crains que le militantisme ne soit pas fait pour moi ni moi pour lui

douce après-midi
ma sœur tape des articles pour gault et millau
je revois mon programme de droit constitutionnel
ces trois dernières années d’errance n’auront pas été vaines
je comprends un peu mieux maintenant

soir train saint-leu
fridu et cendrine mes animaux


dimanche 16 février 1969

rêves terribles de feu et de mort
je suis brûlée vive et enterrée mais pas tout à fait morte
et de nouveau le feu
puis plus tard rêve de pierre bien sûr
je lui en voulais horriblement
mais de quoi au fond
symboles oniriques de rosemary’s baby
le bébé de gene
le mien
j’en aurais tellement voulu à pierre s’il m’avait fait un bébé
parce que ça aurait été ma faute et parce qu’il n’est plus là
de toute façon consciemment ou non je lui en veux
et ça me rend folle

à part ça neige

je m’engueule toujours avec maman qui m’énerve

je réétudie mon livre d’histoire de seconde et ça me passionne


lundi 17 février

neige sur vincennes
c’est très beau

fourquet à cestas a tiré sur ses deux gosses et puis sur lui quand ces salauds de flics ont donné l’assaut
aberration de la soi-disant justice bafouée paraît-il et la police ridiculisée par elle-même

philippe au cours de libertés publiques
philippe au restau u
michel trente secondes
philippe au cours de droit constitu
philippe à la bibliothèque
jusqu’à ce que je quitte la fac
décidément je suis au mieux avec les biscuits geslot et voreux

marianne au téléphone
puis j’appelle michel
on parle longtemps ça m’étonne en général les types n’aiment pas rester au téléphone

j’ai envie de travailler plus


mardi 18 février 1969

j’aurais aimé que hélène me coupe les cheveux mais quand j’arrive rue guisarde elle est dans son lit et pleure
peu à peu elle m’explique que yannis et elle vont se séparer
il est là aussi mais descend acheter des cigarettes
elle m’expose la situation
elle est à bout de nerfs
alors je me souviens trop de ma propre situation il y a un an maintenant et de l’attitude qu’a eue kiki avec moi quand elle m’a secouée pour me réveiller
j’aimerais que hélène se lève et vienne avec moi
il faut qu’elle parte même une seule nuit
mais je ne peux pas la forcer

ils se disputent
ils ont les mêmes réactions que pierre et moi

je me sens étonnamment forte mais ça me désole
c’est tellement vain

mais christian duc notre ami vietnamien adorable arrive
le courage de sourire et même de rire revient

quand je rentre je trouve kiki devant ma porte du boulevard poissonnière
elle passait là sans savoir que j’habitais là maintenant
elle s’invite avec yves et son copain d’auvergne serge déjà vu chez féraud
nous passons une excellente soirée
ma sœur a invité une collègue d’un certain âge olga qui revit et rajeunit au milieu de nous


mercredi 19 février

hier je me suis surprise à dire à brigitte de la boutique féraud qui m’appelait pour prendre rendez-vous pour la collection
mais je suis très heureuse de vivre
je n’aurais pas pu dire ça il y a un an
et kiki le sait qui a suivi mon évolution pour finalement me récupérer à l’hôpital

tout ce que je dois à kiki
tout
elle est heureuse de me voir enfin installée dans un appartement stable clair propre agréable et confortable
et puis seule enfin
sans des individus comme pierre ou ses frères qui me minaient

3h collection féraud rue du faubourg saint-honoré en face du palais de l’élysée
certains trucs que j’adore qui m’iraient très bien avec des contrastes de couleurs mais beaucoup de choses me semblent trop classiques pour féraud

je n’arrive pas à joindre gérard rychter
il faut absolument que je gagne de l’argent

europe soir
casamayor parle de cestas et de la justice


jeudi 20 février 1969

joli temps plein de soleil

hélène téléphone elle va bien
avec yannis ça va
ça ne me semble que partie remise
elle le sait mais ils ne peuvent pas se résoudre à une séparation

j’arrive à vincennes après quatre heures
à l’a g rémy tout chaud tout doux comme d’habitude
préparation de l’action de demain journée anti impérialiste

puis nous montons au cours sur marx et le marxisme
je connais une demi-douzaine de personnes déjà dont germinal l’anar ami de dany cohn-bendit connu il y a trois ans

après je vais au cours de sciences po avec une camarade journaliste un peu noire
michel arrive me voit ou ne me voit pas et se met de l’autre côté
je suis furieuse
mais je prends ma revanche quand philippe se dérange bruyamment et traverse tout l’amphi pour s’asseoir à côté de moi

ça n’a pas d’importance au fond

à l’entracte joël me rejoint aussi et michel vient dîner avec moi
nous restons ensemble très tard à la cafétéria
il est toujours très caustique


vendredi 21 février 1969

il fait beau merveilleusement beau et si doux
c’est un avant-goût du printemps

cours avec poulantzas
je me trouve en face de christian gaspard qui m’avait raccompagnée un soir au quartier il est un des membres valables du c a comité d’action avec glücksman salmon et quelques autres

puis bibliothèque où je retrouve certains types sympas de droit
michel arrive aussi
j’ai beaucoup de mal à travailler lénine

il fait beau
je suis très vibrante

le drapeau f n l front national de libération du sud vietnam flotte sur la fac dans un vent léger

brusquement je vois daniel l’ami de marianne traverser la bibliothèque et sortir
je le rattrape sans savoir pourquoi
il n’a pas vu marianne depuis longtemps
il me plaît soudain dans ce soleil avec le ciel bleu et rose comme ma robe
il dit que je ressemble à une petite japonaise
une amie passe et dit
oh tu es adorable comme ça


samedi 22 février 1969

je crois que je suis en train de tomber amoureuse
j’ai rêvé et rêvé de daniel
ça m’étonne
j’ai follement envie de lui
j’ai envie de vivre

j’écris très mal
j’entre sans doute dans une période qui ne me laisse pas de place pour écrire puisque je crève de vivre

dessiné aujourd’hui pas mal dans le soleil

vu ce soir sur les grands boulevards en bas de chez nous le film delphine de éric le hung avec dany carrel frédéric de pasquale et maurice ronet
juste agréable pas très profond et déprimant sur le milieu de la mode
quelques robes féraud qui m’iraient encore
un style des gestes une silhouette qui ressemblent à kiki ou à moi en plus ronde
une belle voiture des arbres du mouvement un homme


dimanche 23 février 1969

je voudrais
me marier
bientôt
entre les pommiers en fleurs
près des talus en primevères
à la petite chapelle de kermen
sur le chemin de la source

journée de ciel en nuances

piscine balade
mais trop de monde dans les rues
on rentre on goûte
et je m’endors comme un bébé

le soir je me mets au travail pour faire les devoirs sur les oppressions et la liberté demandés par casamayor pour demain
je me choisis un titre
répression garantie de la liberté
je travaille jusqu’à quatre heures et demie du matin
j’aime travailler la nuit ici quand le boulevard devient enfin calme

marcuse toujours lui
et il a soixante-dix ans


lundi 24 février 1969

mauvais réveil pas assez dormi et mal
je suis nerveuse et de mauvaise humeur ce qui m’arrive rarement
ma sœur est très gentille car elle pourrait m’envoyer balader
mais sa gentillesse m’agace encore plus

après son départ je fais de la gym pour me calmer
mais ça ne m’empêche pas d’avoir une gueule horrible

cours près de philippe
je reste nerveuse parce qu’il ne m’a pas proposé d’entrer dans son futur mouvement  politique comme il l’a proposé à d’autres
me croit-il non valable

puis beaucoup de gens au repas entre philippe toujours et rémy et mon petit anar d’un soir et puis vite marianne
mais où est daniel

et puis brice (Brice Lalonde)
même brice qui dit
tu es toute rose
je réponds toujours
ah

et yannis
et michel devant qui je passe très vite

cours avec philippe on s’entend bien et c’est passionnant
plus tard je le retrouve à la bibliothèque il discute avec un voisin

moi je m’avale en deux heures à peine les luttes de classe en france de marx et engels

puis philippe me parle de ses problèmes pour le mouvement et je comprends qu’il m’impliquait a priori dans son truc
je suis flattée mais il me laisse toute liberté d’adhésion ou non à ce nouveau parti socialiste destiné à rajeunir le s f i o section française de l’internationale ouvrière
simplement il refusait de me recruter comme d’autres

puis longtemps il me parle de ses problèmes
ça m’ébranle ça m’inquiète un peu ça me flatte aussi
est-ce mon physique qui lui donne cette confiance en moi
mon physique de petit page comme il dit

je n’ai pas vu daniel le soir
peut-être n’était-ce qu’une illusion entre deux rayons de soleil et un fragment de ciel


mardi 25 février 1969

mardi long et lent
je perds beaucoup de temps à feuilleter des livres dans les libraires proches de la maison dont la librairie nouvelle en bas de l’humanité voisine
puis tardivement je me lance dans un bouquin d’histoire
je n’ai pas fait grand chose
zut


mercredi 26 février 1969

je me réveille trop tard pour aller au cours de rouvier mais je m’en fiche
son cours est hors sujet
je préfère rester étudier l’histoire du sort des paysans avant de foncer à vincennes où j’écoute pendant deux heures sans relâche le cours sur la lutte des classes et le 18 brumaire
enfin je suis l’histoire j’en comprends le sens tout s’éclaire

ensuite le cours de poulantzas sur la théorie marxiste du travail me paraît évident
il m’aura fallu deux ans de droit et un de sorbonne pour comprendre ça

puis au restau u marianne qui s’étonne de me trouver toujours aussi pimpante et daniel arrive
j’aime le regarder droit dans le visage au cœur des yeux
j’aime son autorité
j’aime moins la présence de marianne parce que je la gène malgré elle


jeudi 27 février 1969

margot ma cousine me réveille au téléphone elle est à paris c’est formidable
elle arrive vers midi et demie toujours en retard
je suis ravie de la revoir

elle m’accompagne chez le dentiste et en m’attendant va se balader du côté de la sorbonne

puis nous allons vers la rue d’assas attendre simon à l’i s e p institut supérieur d’électronique de paris

en chemin une douleur commence à envahir mes muscles du dos puis des épaules et enfin de la poitrine je respire avec peine et quand je m’assieds à l’école électronique c’est la crise d’asthme
la vieille secrétaire douce et dynamique m’offre du rhum et du thé
de l’alcool comme marcel proust quand il prend le train pour balbec avec sa grand-mère

simon est en cours

en attendant le bus je suis obligée d’entrer dans une boutique
la fille est aussi très attentionnée
je retournerai lui acheter des pulls

la douleur cette nuit persiste encore
j’ai affreusement envie de vivre
pas de mourir


vendredi 28 février 1969

j’ai mal toujours mal
chaque mouvement chaque souffle est une torture
je dois pourtant aller à maubert porter des trucs pour gault-et-millau
je grelotte je transpire
j’ai mal au dos

je rentre enfin
après un œuf à la coque et un yaourt je m’offre un whisky à l’aspirine et je m’endors

le soleil erre sur les murs
je voudrais
je veux
daniel

je me sens perdue
j’ai mal
rien n’a d’importance
dans vingt jours je l’aurais peut-être oublié
mais peut-être aussi
l’aurais-je
aimé


Écrit en février 1969,

Gaelle Kermen, Kerantorec, le 28 février 2019


69-lettre-Occupation-2
Recto de la lettre recommandée du restorat arrivée en retard en raison du déménagement de l’île Saint Louis au 10 boulevard Poissionnière.
69-lettre-Occupation-1
Un seul feuillet plié et agraffé pour être sûr qu’on avait reçu la lettre recommandée.

Maquisards du Bois de Vincennes, Gaelle Kermen, 2011 books2read.com/u/brG76M


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Préparons la grève générale : faisons des provisions

Des Pavés à la plage Mai 68 vu par une jeune fille de la Sorbonne
Extrait des derniers chapitres

Gaelle_68
Portrait par Jakez Morpain l’été 1968

Sous les pavés, la grève

Ce monde est devenu trop violent. Tout va trop loin. Cinquante ans après Mai 68, je réalise à quel point nous étions des gentillets, des utopistes, des rêveurs, des anarchistes non violents.

La situation est bien différente aujourd’hui. Police partout, Justice nulle part. Aussi est venu le temps de la grève générale.

Comme le dit Gaël Quirante, syndicaliste CGT de la Poste dans un article de Reporterre le 10 mai 2018 :

« Pourquoi a-t-on gagné en 1995 ? Parce qu’il y a eu une grève reconductible chez les cheminots, qui reprenait tous les jours et imposait un rapport de force au gouvernement de l’époque. Pourquoi a-t-on gagné en 1936 ? Parce qu’il y avait une grève reconductible et des occupations d’usine. Pourquoi a-t-on gagné en 1968 ? Parce que sous les pavés, il y avait, avant tout, la grève. »

J’arrive à la fin de ce livre alors que le mois de mai s’achève. Le Grand Soir n’est pas encore là. Les jours heureux de la reconstruction de la France sous le Conseil National de la Résistance ne sont pas revenus.

Mais ce qui s’est passé entre les cheminots, les étudiants, les soignants, les retraités, les zadistes etc, personne ne peut nous le reprendre. Les luttes continuent partout, invisibles souvent, mais réelles et bien vivantes. Je sais qu’elles finiront par gagner sur les privilèges des élites.

Sous les pavés, la grève !

« — Où allez-vous, jeunes gens, où allez-vous, étudiants, qui battez les rues, manifestant, jetant au milieu de nos discordes la bravoure et l’espoir de vos vingt ans ?

— Nous allons à l’humanité, à la vérité, à la justice ! »

Émile Zola in Lettre à la jeunesse, La vérité en marche, Charpentier, Paris, 1901


Au printemps 2018, je finissais mon livre sur Mai 68 par cette page de conseils. Le temps est arrivé. Une grève générale est lancée pour le 5 février 2018 par les Gilets jaunes.

Quelques conseils pratiques pour affronter une grève longue et paralysante

  • Prenons nos précautions. Préparons des provisions.
  • Prévoyons des groupes électrogènes, des bouteilles de gaz, des feux de bois.
  • Prévoyons des bougies, des lampes LED.
  • En cas de coupure d’électricité, les plats congelés risquant de se perdre, faisons des conserves et préparons des plats lactofermentés.
  • Stockons des packs lyophilisés de survie.
  • Stockons des éléments de première nécessité.
  • Stockons de l’eau. Repérons les points d’eau.
  • On trouve de l’eau dans les cimetières, sauf en cas de coupure généralisée pour pollution grave ou autre événement exceptionnel.
  • Cultivons nos jardins dans nos potagers, sur nos terrasses, nos balcons, devant les baies vitrées. Apprenons les plantes sauvages qui peuvent nous nourrir en cas de pénurie de vivres.
  • Utilisons les outils à notre portée.
  • Privilégions les chargeurs solaires pour nos tablettes.
  • Stockons de l’essence ou ressortons nos vélos.
  • Changeons notre façon de consommer.
  • Allégeons les courses. Allons au plus près.
  • Réinventons la vie. Notre survie est à ce prix.

Vive la grève générale du 5 février 2019

Préparons-nous dans nos têtes à nous priver d’énergie. Autrefois, en 67, par exemple, nous étions habitués aux grèves générales d’une journée, l’électricité était coupée, il n’y avait ni métro ni bus pour se déplacer dans Paris, ni train pour aller et venir en banlieue parisienne. En 68, tout s’est arrêté et c’était pas triste, comme disait Gébé, de Charlie Hebdo : « On arrête tout et c’est pas triste ! »

Nous sommes devenus habitués à plus de confort qu’il y a cinquante ans. Chaque période longue de coupure de courant nous ramène à l’âge des cavernes, à la préhistoire, ou à l’Ancien Régime. Il va falloir être solidaires. Les épisodes de catastrophe naturelle nous redonnent le sens des priorités. Je me souviens de l’ouragan qui avait laminé la Bretagne la nuit du 15 octobre 1987. Nous étions restés un mois sans électricité ni téléphone. Certains avaient le réflexe du « Chacun pour soi » et « Moi d’abord, les autres après », comme me le racontait tristement un ami couvreur. On a vu aussi se lever de nombreuses solidarités où chacun se donnait la main. Ici, chez moi, à Kerantorec, nous avons reçu pas mal de monde, qui ne pouvait pas faire à manger. Moi j’ai toujours du bois pour faire un feu. Et nous avons fait preuve d’imagination pour accommoder ce qu’il fallait consommer en urgence des congélos. Il m’en reste de bons souvenirs de grandes tablées et des tableaux qui émergeaient chaque jour sous nos yeux de l’imagination colorée d’Yves Samson.
Alors, vive la grève générale ! Enfin, la CGT a choisi une date, le 5 février. Les Gilets jaunes ont lancé le mot d’ordre d’une grève générale illimitée à partir de cette date.

Voici l’appel solennel de François Boulo, avocat, Gilet jaune via Le Media :https://www.facebook.com/1130359796/posts/10217363113286385/


Cette liste de survie n’est qu’un début, on continue le combat ! Si vous avez des idées pour la compléter, partagez dans les commentaires. Merci !

En l’An 2019, on remet tout à neuf !

Gaelle Kermen,
Kerantorec, le 26 janvier 2019

gk-giletjaune
Autoportrait au gilet jaune et casque de vélo 17/11/2018

50 ans après Mai 68 #4 Changer la vie

Changer la vie

Quand une situation est devenue intolérable, il faut la changer. Ce devoir est inscrit dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1793, préambule de la Constitution de 1958 et fondement de tous nos droits constitutionnels.

Article 35. – Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs.

Il est temps d’un nouveau Mai 2018. Il faut rééquilibrer la société, au-delà des différences, au-delà des haines et des violences. Il faut restaurer l’harmonie entre les êtres vivants, humains, animaux, végétaux. L’exclusion n’existe pas dans la nature, sauf quand l’humain s’en mêle. Tout coexiste, s’unit, se transforme, mute et s’enrichit.

La nature est mon guide. Elle m’a soignée. Elle m’a appris les cycles de la vie, l’éternel retour du soleil et des étoiles, avec leurs aspects tendus ou harmoniques.

Les moments où il faut s’arrêter de lutter contre le courant pour retrouver son rythme propre.

Les périodes où se rechargent les batteries.

Les instants de grâce où l’inspiration nous invite à l’action.

La nature est notre mère à tous. Gaïa est notre Alma Mater. Écoutons-la. Quoi que nous fassions, elle restera, même après nous, quitte à évacuer le genre humain, comme un chien gratterait ses puces.

Si nous voulons survivre, nous devons nous unir et faire de nos différences nos richesses communes.

Ce n’était pas mieux avant !

Beaucoup pleurent sur le passé et gardent la nostalgie du « c’était mieux avant ! »

Quand on a un peu le sens de l’histoire et qu’on replace les événements dans leurs contextes spatio-temporels, on réalise vite que ce n’était pas mieux avant. Mais nous sommes arrivés à une période où nous pouvons tellement régresser que nous risquons de penser que « c’était mieux avant ! ». Rien n’est jamais définitif, tout peut être remis en question. Un pays garde sa cohésion quand les bases constitutionnelles sont admises par le plus grand nombre. Mais tout peut changer très vite, comme la dernière année nous le démontre.

Si j’ai pensé un temps que « c’était mieux avant », j’ai cessé de le penser quand, en Ariège dans les années 70, un retraité des Postes m’a raconté que non, ce n’était pas mieux de son temps.

Petit facteur ariégeois parti de la Cabirole, il avait fini sa carrière au ministère parisien. Revenu passer ses vieux jours au village où nous habitions, il me racontait la vie des facteurs quand ils travaillaient même le dimanche, par tous les temps, dans des conditions difficiles, dans des endroits retirés, même à l’accès escarpé, parce que chaque foyer avait droit au même service public.

Le vieil homme avait une noble prestance. Je le rencontrais parfois avec les autres personnes âgées du village, lors de leur tour régulier de marche à pied quand le soleil chauffait la route montant vers Burret.

Il s’appelait Léopold Teisseire et je n’ai jamais oublié son message.

Aucun droit n’est acquis sans rapport de force.

Alors, non, ce n’était pas mieux avant.

Certaines choses étaient plus faciles avant Mai 68, on trouvait plus de travail, me dit-on.

Oui, mais nous pouvions aussi le perdre plus vite, sans garantie sociale.

Nous vivions moins confortablement. De nombreux bidonvilles s’étendaient autour de Paris, y compris au pied de la fac de Nanterre.

Par exemple, les sanitaires n’existaient pas partout.

En Mai 68, dans le studio de ma sœur au Pot de fer, les toilettes étaient sur le palier, à la turque. Nous avions de l’eau à l’évier dans la cuisine, c’est tout, sans coin de toilette. Il fallait chauffer l’eau pour nous laver ou faire la vaisselle dans un seul endroit.

Rue Visconti, Michel Bablon, ancien élève d’architecture aux Beaux-Arts, bénéficiait d’un atelier de la Ville de Paris. Près de la petite chambre au bout de l’appartement avait été créé un coin toilettes et douche. C’est pourquoi en Mai 68 nous recevions tant de militants de la Sorbonne qui venaient se laver, prendre une douche, se reposer en buvant le thé.

Le thé c’était le Ty-Phoo Tea que m’apportait un certain Alan aux origines anglaises. Je l’achète encore au rayon anglais de mon supermarché local et je revois ces matins de Mai après les gardes de nuit à la Sorbonne, les beaux matins du soleil éblouissant sur la coupole de la chapelle.

Nous avons gagné en confort de travail et de vie.

Le vieux Léopold du Bosc avait commencé sa carrière dans les années 20, il avait connu les luttes du Front populaire de 1936 qui avaient « changé la vie » des classes ouvrières.

Nous avons obtenu des acquis par les luttes. Rien n’a jamais été donné sans être d’abord exigé, au besoin par la force. Il ne faut rien lâcher maintenant que le pays est en grève depuis des semaines au printemps 2018. Les cheminots, les étudiants, les services publics, sont allés trop loin pour renoncer maintenant devant l’usage de la force, censée faire respecter la loi, selon le gouvernement.

Mais quand les lois sont injustes, le devoir est de les enfreindre. La désobéissance civile est un combat responsable. Quand une situation est devenue insoutenable pour le peuple, il doit retrouver son devoir sacré, inscrit dans la base de nos constitutions depuis 237 ans, l’insurrection.

Il ne faut pas laisser le pays revenir en arrière. Nos acquis sociaux, humains, environnementaux faisaient notre gloire. Nous devons les conserver et les enrichir.

Il faut partager nos richesses avec ceux qui n’ont plus rien.

Le pillage est stérilisant.

Le partage est enrichissant.

Le goût du travail et la jeunesse

Je sais qu’on reproche à Mai 68 son laxisme pédagogique. Une fois de plus, je ne fais pas la même analyse. Avant 68, on croyait comme disent les Anglais que « no pain, no gain ». Il fallait souffrir tout le temps, pour apprendre et même pour être belle ! J’ai entendu des amies très âgées rager sept à huit décennies plus tard contre l’éducation subie dans des écoles catholiques, où l’humiliation et les punitions étaient considérées comme pédagogiques par des « bonnes » sœurs sans aucune humanité. Mes amies avaient survécu grâce à leur formidable personnalité, mais elles avaient le sentiment d’avoir été entravées dans leurs élans créatifs, cassées dans ce qu’elles avaient de meilleur à partager avec les autres.

J’ai apprécié lors de mes années universitaires à Vincennes d’avoir d’autres formes de pédagogie que celles que j’avais reçues à Assas ou à la Sorbonne. La parole était libérée, la pensée l’était aussi.

Pendant l’occupation de Tolbiac, devenue la Commune de Tolbiac, ou celle de Paris 8, ou ailleurs dans toute la France, il y avait plus d’ateliers, de cours et de conférences qu’en temps ordinaire. L’émulation était féconde, comme du temps de la Sorbonne occupée, où je note dans mon agenda ma lecture de Guevara, La guerre de guérilla.

J’ai gardé ce goût, cette ferveur, ce bonheur. Après la Sorbonne, je me suis inscrite à la fac de Vincennes et je peux affirmer que je n’avais jamais autant travaillé dans les autres facs, Sorbonne ou Assas, auparavant. Ce que j’ai acquis à Vincennes est colossal, sans commune mesure avec les transmissions de savoir traditionnelles. Ce n’est pas un hasard si le coauteur de Pierre Bourdieu dans Les Héritiers, Jean-Claude Passeron, mon directeur de maîtrise, a tenu à venir enseigner à Vincennes, lieu idéal pour aider à rompre le cercle infernal de la reproduction des élites.

Je sens la même force actuelle dans les jeunes de Tolbiac et d’ailleurs. Et ces jeunes me redonnent confiance en mon pays.

Ce qu’ont vécu ces jeunes les transformera à jamais. Ils porteront en eux cet espace-temps entre parenthèses comme je porte encore l’esprit de Mai.

Prétendues dégradations de Tolbiac

Au moment où j’écris ce livre de souvenirs de Mai 68, j’entends parler de l’évacuation de la faculté de Tolbiac, justifiée par des dégradations matérielles, alors que les étudiants témoignaient en direct avoir vu les forces de l’ordre défoncer les portes et tout briser sur leur passage. On veut faire accuser les étudiants et ceux qui les ont soutenus.

J’étais à la Sorbonne encore le 15 juin 1968 au matin, la veille de son évacuation par les CRS. Je peux affirmer qu’il n’y avait aucune dégradation de la trésorerie ni du comité d’occupation où j’ai passé le plus clair de mon temps, tout était intact. C’était dans l’état où je l’ai vu sur les vidéos récentes de l’évacuation de l’occupation de la Sorbonne le 12 avril 2018. Il me semblait que nous venions de quitter leurs salles.

Les seuls dommages que j’ai vus étaient des graffitis faits sur la fresque de Puvis de Chavannes dans le hall en bas. La Sorbonne avait été autogérée et ne déplorait aucun dégât majeur, alors que nous recevions des milliers de gens tous les jours. Le journal Combat avait fait plusieurs articles sur le nettoyage de la Sorbonne. Leur relecture confirme mes souvenirs.

Si, pour certains journalistes ou pour des bien-pensants se donnant bonne conscience à peu de frais, les tags sont des dégradations, j’y vois plutôt une créativité débridée qui révèle la bonne santé de la jeunesse. Un slogan de Mai 68 le disait déjà :

 

Les murs avaient des oreilles.

Maintenant ils ont la parole !

Je revois plus tard ce chapitre après l’évacuation de la fac du Mirail le 8 mai 2018 et j’entends les mêmes déclarations à chaud des étudiant(e)s. Qui veut justifier la mort de son chien dit qu’il avait la rage. C’est exactement ce qui se passe actuellement. La méthode est éculée. Il faut changer de paradigme.

Il est sûr que le monde montré par les médias à la solde du pouvoir n’est pas celui que je regarde en direct lors d’événements retransmis par des militants ou des gens concernés par le sort de leur semblable.

Tout ce que nous dénoncions il y a cinquante ans est revenu en pire, en bien pire.

Ceux qui dégradent nos conditions de vie sont au gouvernement !

Ceux qui prennent le pays en otage sont au gouvernement !

J’ai été une jeune fille de Mai 68

J’ai été une jeune fille de Mai 68 au cœur du Comité d’Occupation de la Sorbonne où j’avais été étudiante.

Je ne me sens plus concernée par les vieux cons qui en ont été les vedettes à l’époque.

Je suis dans la même démarche que Gérard Miller dans son petit livre : Mélenchon, Mai oui. Seul Mélenchon représente nos espoirs de Mai 68. Seuls les discours de Mélenchon me redonnent ma dignité perdue au fil des décennies. Seul Mélenchon suscite l’envie de donner le meilleur de moi-même et comme l’écriture est mon vecteur, ce livre est un des ouvrages que je veux transmettre avant de partir dans une autre dimension.

Toute ma vie, j’ai gardé l’esprit de Mai, un esprit de partage des connaissances, de solidarité humaine. De respect et tolérance à l’égard des minorités, des faibles, des fragiles, des souffrants.

Des riens pour le Premier communiant qui prétend présider notre pays.

Des êtres humains pour moi, méritant assistance, dignité et protection.

Je ne regrette pas de n’avoir pas fait carrière, car je n’ai pas démérité. J’imagine ce que je serais devenue si j’étais restée à Paris dans le panier de crabes de la Maison de la Radio comme je l’appelais déjà au début des années 70 et je suis terrifiée de voir ce que sont devenues les émissions de télévision, alors que j’avais plaisir à y participer du temps de Michel Polac à Post-Scriptum. Je suis remplie de honte à l’idée que j’aurais peut-être moi aussi hurlé avec les loups, traqué la petite phrase à sortir de son contexte pour lui faire dire ce qu’elle ne disait pas.

Non, ce n’était pas concevable. La rigueur intérieure et la fidélité à mes idées ont toujours été les impératifs catégoriques kantiens qui ont guidé ma vie.

J’espère avoir évolué aux hasards des circonstances, mais sur le fond, quand je me relis, je ne peux pas me renier. En quittant les tapis rouges parisiens, j’ai opté pour une vie matérielle plus difficile, mais sur un plan spirituel, j’ai gagné en densité. Je suis restée fidèle à la jeune fille naïve et rêveuse que j’étais.

Je revendique le droit de rêve !

La vieille dame que je deviens est fière d’être restée une humaniste utopiste, croyant envers et contre tout que le monde peut être amélioré tous les jours par des petits gestes qui, ajoutés à d’autres, finissent par compter dans le bon sens du terme, pas seulement en comptabilité stricte, mais en influence générale pour le bien commun.

Les comptes sont toujours faux au fil du temps.

Seuls nos rêves sont vrais et méritent d’être vécus.

Rêveuses et rêveurs de tous les pays, unissons-nous !

Et comme une des composantes de la réussite d’une révolution est le beau temps, je souhaite un beau soleil de printemps !

Vive le printemps 2018 !

Sous les pavés, la grève

Ce monde est devenu trop violent. Tout va trop loin.

Cinquante ans après Mai 68, je réalise à quel point nous étions des gentillets, des utopistes, des rêveurs, des anarchistes non violents.

La situation est bien différente.

Police partout, Justice nulle part.

Aussi est venu le temps de la grève générale.

Comme le dit Gaël Quirante, syndicaliste CGT de la Poste dans un article de Reporterre le 10 mai 2018 :

« Pourquoi a-t-on gagné en 1995 ? Parce qu’il y a eu une grève reconductible chez les cheminots, qui reprenait tous les jours et imposait un rapport de force au gouvernement de l’époque. Pourquoi a-t-on gagné en 1936 ? Parce qu’il y avait une grève reconductible et des occupations d’usine. Pourquoi a-t-on gagné en 1968 ? Parce que sous les pavés, il y avait, avant tout, la grève. »

J’arrive à la fin de ce livre alors que le mois de mai s’achève. Le Grand Soir n’est pas encore là. Les jours heureux de la reconstruction de la France sous le Conseil National de la Résistance ne sont pas revenus.

Mais ce qui s’est passé entre les cheminots, les étudiants, les soignants, les retraités, les zadistes etc, personne ne peut nous le reprendre. Les luttes continuent partout, invisibles souvent, mais réelles et bien vivantes. Je sais qu’elles finiront par gagner sur les privilèges des élites.

Sous les pavés, la grève !

« — Où allez-vous, jeunes gens, où allez-vous, étudiants, qui battez les rues, manifestant, jetant au milieu de nos discordes la bravoure et l’espoir de vos vingt ans ?

— Nous allons à l’humanité, à la vérité, à la justice ! »

Émile Zola in Lettre à la jeunesse, La vérité en marche, Charpentier, Paris, 1901

Fin du livre Des pavés à la plage Mai 68 vu par une jeune fille de la Sorbonne


Mon bilan de Mai 68 pour comprendre le mouvement des Gilets jaunes 1 : qu’est devenu Bablon?
Mon bilan de Mai 68 pour comprendre les Gilets jaunes 2 : l’échec de Mai 68
50 ans après Mai 68 #1 : l’illégitimité du régime
50 ans après Mai 68 #2 : le réussir en 2018
50 ans après Mai 68 #3 Vive Mai 2018
50 ans après Mai 68 #4 Changer la vie


Gaelle Kermen,
Kerantorec, écrit en mai 2018, publié sur ce blog le 20 janvier 2019

Extrait de Des pavés à la plage Mai 68 vu par une jeune fille de la Sorbonne, disponible en tous formats numérique et sur broché en impression à la demande (deux formats : normal et grands caractères)

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gk-giletjauneGaelle Kermen est l’auteur des guides pratiques Scrivener plus simple, le guide francophone pour Mac, Windows, iOS et Scrivener 3, publiés sur toutes les plateformes numériques.

Diariste, elle publie les cahiers tenus depuis son arrivée à Paris, en septembre 1960. Publications 2018 : Journal 60 et Des Pavés à la plage Mai 68 vu par une jeune fille de la Sorbonne.

Mon bilan de Mai 68 pour comprendre les Gilets jaunes 2 : l’échec de Mai 68

Comprendre le passé. Apprécier le présent. Préparer le futur.

Lorsque j’ai écrit Des pavés à la plage, Mai 68 vu par une jeune fille de La Sorbonne, je voulais comprendre ce qui faisait que nous en parlions encore 50 ans plus tard. Dans mon bilan de 2018, j’espérais que le peuple se soulève. Le mouvement historique comme celui des Gilets jaunes va au-delà de mes rêves et j’apprécie le présent. Je publie ici les derniers chapitres du livre qui donnait des pistes de réflexion pour préparer le futur.

Chapitres extraits de la fin du livre écrit au printemps 2018 Des pavés à la plage Mai 68 vu par une jeune fille de la Sorbonne

Mai68-1


Avant Mai 68 le mouvement hippie

Avant Mai 68, le mouvement hippie avait déjà changé les mœurs en apportant un début de liberté sexuelle. La pilule circulait déjà en 1967 et permettait à certaines d’entre nous de ne pas subir de grossesses non désirées. J’étais dans ce cas de figure comme mes amies, mais il faudra encore plusieurs années de combats pour arriver au vote de la loi Weil sur la possibilité d’avorter pour toutes et pour que la contraception soit remboursée par la Sécurité Sociale.

Mai 68 n’a pas créé le mouvement de libération des mœurs, il l’a accompagné.

Les féministes faisaient un travail important, les écrits de Kate Millett ou de German Greer ont fait boule de neige jusqu’au mouvement du MLF (Mouvement de Libération des Femmes) dont j’ai vu les premières manifestations à l’université de Vincennes au début des années 70.

Le mouvement hippie n’était pas politisé comme l’étaient les nombreux groupuscules qui se sont rués dans les manifestations de Mai 68 et auxquels j’avoue ne pas avoir compris grand-chose.

Je reste une hippie. Si je dois avoir une étiquette, ce serait encore celle-là. Ma protestation se fait par ma vie simple. L’exemple me semble toujours préférable aux grandes leçons de morale.

Sur le féminisme en 68

Au fil des années, la référence à Mai 68 est devenue caricaturale et réductrice.

On voudrait en faire une crise adolescente de libération sexuelle. Je n’ai trouvé aucune référence dans mes notes ou documents à ce sujet. La visite à la piscine de Nanterre du ministre François Misoffe apostrophé par Daniel Cohn-Bendit est pourtant mise en avant dans les documentaires qui sortent cinquante ans plus tard.

En relisant mes textes, je vois quelques images du machisme ordinaire qui régnait encore à la Sorbonne en mai et juin 1968 :

• Les filles font les tâches subalternes.

• Les hommes prennent la parole.

• Les filles prennent des notes, tapent à la machine.

• Je repasse la combinaison de plâtrier de mon mec avant les manifs.

La libération des mœurs était déjà avancée. Les jupes des femmes avaient raccourci depuis le début des années 60, sous l’influence de Mary Qwant à Londres en Prêt-à-porter et d’André Courrèges à Paris en Haute-Couture.

On voudrait en faire une libération des femmes. Or dans la réunion du comité d’occupation que j’ai suivie, je n’ai noté qu’une seule femme : Marie-Pierre qui s’occupe de la presse.

On savait que la crèche de la Sorbonne avait été créée par une femme, Françoise Lenoble-Pradines qui avait pu appliquer ses idées dans le ministère de Georgina Dufoy sous Mitterrand en 1981.

Mais, l’an dernier en 2017, Clémentine Autain, députée de la France Insoumise, a dû réclamer une crèche à l’Assemblée Nationale, restée dans ses ors machistes et empesés, sans grande liaison avec la réalité de la société.

Dans les documentaires sur les manifestations, que je regarde en 2018, on voit peu de militantes. Les filles sont venues plus tard, comme je l’ai fait moi-même, seulement à la fin du mois de mai. On nous demandait surtout d’être des secrétaires ou d’œuvrer pour le repos du guerrier.

Si une réunion s’est faite dans un amphi de la Sorbonne sur la condition de la femme, je n’en ai pas entendu parler alors. La sociologue Évelyne Sullerot représentait le courant officiel des recherches sur le sujet.

Il a fallu l’influence du Women’s Lib pour permettre au Mouvement de Libération des Femmes (MLF) de se révéler plus tard à partir de 1971. Si le féminisme n’était pas d’actualité dans les préoccupations des militants politiques, les femmes ont pris elles-mêmes leur destin en main grâce au mouvement de Mai 68, au point de créer d’abord un mouvement non mixte pour ne pas fausser les relations de travail, tant étaient ancrées les notions de suprématie du mâle.

Mai 68 a surtout permis une libération de la parole entre les gens et entre les classes. La grève générale a fait craquer les structures sociales et permis aux différentes classes de se côtoyer.

Je me souviens avoir rencontré en haut du boulevard Saint-Michel, juste avant la manifestation du dimanche soir 26 mai, mon ami Petrus Cournot (c’était son quartier il est vrai, il habitait de l’autre côté du Luxembourg) et ses amis les vicomtes de Ganay qui eux venaient des beaux appartements de la Place des Vosges. Ils avaient des casques de chantier et se préparaient à jouer les secouristes.

Je me souviens avoir rencontré, dans le grand amphi de la Sorbonne où la discussion était permanente, Kiki Féraud et des amis venus des beaux quartiers s’encanailler à la Sorbonne libérée.

Dehors, dedans, dans un brouhaha généreux et joyeux, tout le monde parlait, osait discuter de sujets qu’on n’aurait jamais osé évoquer auparavant.

Rien que pour ça, Mai 68, on en parle encore, cinquante ans plus tard !

Après Mai 68 les luttes

Après Mai 68, j’avais eu besoin de comprendre le nouveau monde et les nouvelles idées qui bouleversaient la société en profondeur. Inscrite d’abord en septembre 68 à la fac de Nantes en sociologie, je suis revenue à Paris quand le nouveau Centre Universitaire Expérimental s’est créé sur terrain militaire dans le bois de Vincennes. J’avais suivi les cours de Maurice Duverger à la fac de droit d’Assas, ceux de Raymond Aron à la Sorbonne, j’avais besoin de travailler sur des matériaux plus politisés.

Les cours de Théorie marxiste me plongeaient dans des ouvrages comme celui de Lénine que je viens de rouvrir : LA RÉVOLUTION PROLÉTARIENNE et le renégat Kautsky, V. I. Lénine, Éditions sociales, 2e trimestre 1953. Une citation cochée au crayon me tombe sous les yeux.

« L’impérialisme est le capitalisme arrivé à son stade de développement où s’est affirmée la domination des monopoles et du capital financier ; où l’exportation des capitaux a acquis une importance de premier plan ; où le partage du monde a commencé entre les trusts internationaux et où s’est achevé le partage de tout le territoire du monde entre les plus grands pays capitalistes. »

Lénine a fait cette analyse en 1916, il y a plus d’un siècle.

Cinquante ans après Mai 68, j’ouvre au hasard un autre livre de ma bibliothèque politique : Malaise dans la civilisation, publié à Vienne en 1929, de Sigmund Freud. Je vois cette phrase soulignée.

« Quand une communauté humaine sent s’agiter en elle une poussée de liberté, cela peut répondre à un mouvement de révolte contre une injustice patente, devenir ainsi favorable à un nouveau progrès culturel et demeurer compatible avec lui. Mais cela peut -être aussi l’effet de la persistance d’un reste de l’individualisme indompté et former alors la base de tendances hostiles à la civilisation. La poussée de liberté se dirige de ce fait contre certaines formes ou certaines exigences culturelles, ou bien même contre la civilisation. »

Il me semble que l’esprit de Mai, tel que nous le vivions alors, tel que nous l’avons vécu ensuite, participait de la première partie de la citation. Mais depuis quelques années, depuis Sarkozy et sa mise en œuvre de décomplexion des riches, nous vivons sur la forme des tendances hostiles à la civilisation.

« Un bon nombre de luttes au sein de l’humanité se livrent et se concentrent autour d’une tâche unique : trouver un équilibre approprié, donc de nature à assurer le bonheur de tous, entre ces revendications de l’individu et les exigences culturelles de la collectivité. Et c’est l’un des problèmes dont dépend le destin de l’humanité que de savoir si cet équilibre est réalisable au moyen d’une certaine forme de civilisation, ou bien si au contraire ce conflit est insoluble. »

Pourquoi autant de temps s’est-il passé depuis qu’ont été écrites ces phrases ? Pourquoi n’avons-nous pas avancé ? Perdrions-nous notre temps à discutailler de points de détail sans avancer sur l’essentiel ? Nous bornerions-nous à stigmatiser l’inutile au lieu de mettre en œuvre le vital ?

Ou est-ce qu’au final il n’est plus utile d’écrire ni de lutter ? Devons-nous imiter Nikos Poulantzas, notre professeur de Théorie marxiste de la fac de Vincennes, qui, après avoir jeté ses propres livres et documents, s’est jeté lui-même dans le vide de la Tour Montparnasse, sous les yeux de son ami de toujours Constantin Tsoukalas, autre professeur grec, qui m’avait raconté leur adolescence et leur jeunesse à Athènes, leurs vacances au Mont-Athos (in Clandestine 70, un de mes cahiers en cours de publication).

L’histoire est racontée par un assistant de nos cours, Michael Löwy. Je la lis, bouleversée, au moment de finir ce livre.

https://www.ensemble-fdg.org/content/nicos-poulantzas-tel-que-je-lai-connu

Tsoukalas, connu en dehors de la fac, avait été un autre de mes mentors. Il m’avait appris à « devenir méditerranéenne », à ne plus être la « petite Bretonne angoissée » d’alors, à être dans le Carpe Diem, pour vivre chaque moment comme si c’était le dernier.

Je ne connais plus la peur pour moi-même depuis que j’ai failli mourir plusieurs fois.

J’ai appris de ces expériences hors-norme que la vie peut être très forte, là où nous avions cru être vulnérables.

Mon naturel est confiant et optimiste.

J’ai vu la Bretagne, polluée par les marées noires de 1976 et 1999 ou abattue par l’ouragan de 1987, reprendre vie.

Et quand je vois les manifestations du printemps 2018, je reprends confiance en la santé de la France.

Il me semble que les luttes du printemps 2018 sont de nature à reciviliser la société française.

On voit des cheminot(e)s et des étudiant(e)s lutter contre des projets qui ne les concernent pas directement, mais qui auront un impact sur la vie de celles et ceux qui viendront après eux. Ce ne sont pas pour des revendications strictement individualistes qu’ils et elles se battent, malgré les forces de police disproportionnées que le régime oligarchique leur oppose, c’est pour le bien commun.

Nous sommes tous et toutes concerné(e)s par les services publics, du transport, de l’éducation, de la santé, des impôts. Nous devons les soutenir pour ne pas mourir.

L’échec de Mai 68

C’était mieux avant ?

Pas sûr.

Les auteurs des siècles précédents, et même de l’antiquité, se plaignaient déjà de la décadence, du manque d’attention, de la baisse de qualité de l’éducation.

Le genre humain n’est jamais content.

C’est sans doute ce qui lui permet de progresser.

Mais comme nous le recommandait Casamayor, il faut rester vigilant, surtout sur nos Libertés publiques. Car d’elles dépendent notre intégrité, notre sécurité et notre dignité.

Si je devais incriminer une baisse de niveau, ce serait la télévision que je mettrais en première responsable : piètre niveau culturel, perte de l’activité personnelle, baisse des échanges, matraquage de l’information en continu, passivité sur canapé.

Je me rappelle avoir participé à une kermesse de l’école primaire de ma dernière fille née en 1988. Le livret de la pièce jouée était sur Mai 68 et la suite. Les enfants avaient choisi leurs personnages dans des clichés simplistes qui m’avaient alertée, même dans un divertissement. J’avais tenté d’en discuter avec les maîtresses et d’autres parents, mais j’étais complètement décalée par rapport à l’évolution des intérêts avant le passage à l’an 2000, donc avant que l’Internet entre dans les maisons.

J’étais sur Internet depuis 1995, j’avais d’autres sources d’information que la télévision.

Où je mettais Angela Davis, activiste des droits civiques, on m’opposait Michael Jackson, chanteur populaire. Un des personnages rêvait d’être riche comme lui. Un autre rêvait d’être footballeur pour être riche aussi. Une des filles voulait être mannequin parce que ça gagnait bien. Aucun enfant n’avait choisi de métier où l’on parlait, s’exprimait, écrivait, soignait, échangeait, faisait, construisait. Tous voulaient travailler dans le loisir ou les apparences. Aucun enfant n’avait envie de faire des études pour comprendre le monde, y participer et le faire progresser pour le bien commun. J’étais atterrée.

J’ai craint que la société du spectacle dénoncée par le situationniste Guy Debord avant Mai 68 soit là, terriblement là. Une société où les journalistes devenaient des animateurs devant faire le buzz pour être reconnus du plus grand nombre, les consommateurs.

Car la télévision avait servi de nounou et de baby-sitter à ces enfants de la fin des années 80.

J’avais déjà eu conscience de cet état de fait dès 1971, quand j’ai travaillé à France-Culture dans une émission de radio culturelle où le producteur me demandait d’être aussi impertinente et même agressive que l’était Yves Mourousi à la télévision le midi. Bien sûr, je n’étais pas faite pour ce genre de choses. J’ai préféré partir à la montagne ariégeoise que de participer à une dégradation de l’intellect. Au moins, au village, j’étais avec des gens que je pouvais respecter.

Mes vieilles voisines du Bosc m’apprenaient leur culture ancestrale et je leur rends grâce tous les jours encore de m’avoir tant appris après mes années d’université. J’avais été bien accueillie, alors que je débarquais de chez Féraud et de Vincennes. Pas vraiment la formation idéale pour une vie néo-rurale. Mais on disait que j’avais été institutrice. On ignorait mes diplômes universitaires, mais cette fonction républicaine respectable m’a donné tout de suite une place légitime au village. Lors des élections de 1974 et 1981, on venait me consulter pour savoir pour qui il fallait voter. Le village avait voté en grande majorité pour René Dumont et Brice Lalonde aux premiers tours. Aux seconds tours, c’était bien sûr pour François Mitterrand, on était dans un bastion socialiste par tradition.

Nos voisins communautaires des villages au-dessus inventaient une nouvelle vie issue de l’esprit de Mai, en autogestion, testant de nouveaux modes de comportement entrés plus tard dans nos mœurs, en alimentation, pédagogie, agriculture, culture. Ils tournaient le dos à des carrières sociales où ils auraient été bien rémunérés pour vivre selon d’autres critères que les références économiques ou matérielles.

C’est ce qu’ont fait les gens sur le Larzac et les zadistes à Notre-Dame-des-Landes que les gendarmes mobiles inondent encore, à la minute où j’écris, de grenades lacrymogènes polluantes pour le sol, détruisant la flore comme la faune et intoxiquant gravement une population qui n’agressait personne, mais entretenait bénévolement les terrains de zone à aménagement différé, parfois depuis les années 60.

Ce que j’ai vu vivre en Ariège après Mai 68 est devenu la norme dans de nombreux domaines en mai 2018. Les avant-gardes ont raison avant les autres. Elles devraient être protégées au lieu d’être éradiquées. On avait dans la ZAD de Notre-Dame-des-Landes de formidables laboratoires. En les détruisant, l’État perd des années d’expérimentations, détruit des innovations précieuses dont notre monde a un besoin urgent pour survivre.

Sans parler du terrible gaspillage d’argent qui se fait là alors qu’on supprime les postes et budgets pour les écoles, les lycées, les facultés, les hôpitaux, les maisons de retraite, les gares, les lignes de transport.

Sans parler de l’utilisation d’armes de guerre, dont une grenade vient d’arracher une main à un jeune étudiant en sociologie venu étudier de nouveaux comportements pour mieux gérer la planète sans la polluer. Effrayant ! Injustifiable !

Aucun régime démocratique ne peut légitimer une telle violence contre le peuple.

La France était considérée comme la patrie des droits de l’homme, c’était un phare pour la plupart des peuples de l’humanité.

En 2018, la solidarité, qui était un devoir humain, la solidarité est devenue un délit. Je répète, la solidarité qui était un devoir est devenue un délit.

Alors oui, si effectivement on en est là en 2018, Mai 68 a été un échec. Si on veut lui faire porter tous les maux, oui c’est sûr, Mai 68 est un échec. Un terrible échec.

Je crains le pire pour les manifestants actuels en butte à des violences policières bien plus graves que celles que nous avions l’habitude de voir dans notre quartier entre la rue Visconti à Saint-Germain-des-Prés, en bas du Boul’ Mich’, et la rue du Pot de fer à Mouffetard en haut du Boul’ Mich’.

Dans un documentaire sur Mai 68, j’avais entendu le petit-fils du général De Gaulle, Yves De Gaulle, raconter des conversations qu’il avait eues avec son grand-père. Il lui aurait dit : « Je n’ai pas utilisé la force contre les généraux putschistes, je ne vais pas l’utiliser contre des jeunes de l’âge de mon petit-fils. »

Le général savait ce que force veut dire. Il incarnait celle de la France. Le Premier communiant actuel n’en a aucune idée, il doit faire la preuve de ses compétences à gouverner et il ne sait qu’envoyer ses petits soldats « Playmobil » au combat.

Un combat perdu d’avance, car, s’il semble légal, il n’est pas légitime.


Gaelle Kermen, écrit au printemps 2018

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Kerantorec, le 19 janvier 2019


À suivre : En 2018 50 ans de Mai 68 à Kerantorec

Chapitres extraits du livre écrit au printemps 2018 Des pavés à la plage Mai 68 vu par une jeune fille de La Sorbonne

Mon bilan de Mai 68 pour comprendre les Gilets jaunes 2 : l’échec de Mai 68

Mon bilan de Mai 68 pour comprendre le mouvement des Gilets jaunes 1 : qu’est devenu Bablon?

Mon bilan de Mai 68 pour comprendre le mouvement des Gilets jaunes 1 : qu’est devenu Bablon?

Comprendre le passé. Apprécier le présent. Préparer le futur.

Lorsque j’ai écrit Des pavés à la plage, Mai 68 vu par une jeune fille de La Sorbonne, je voulais comprendre ce qui faisait que nous en parlions encore 50 ans plus tard. Dans mon bilan de 2018, j’espérais que le peuple se soulève. Le mouvement historique comme celui des Gilets jaunes va au-delà de mes rêves et j’apprécie le présent. Je publie ici les derniers chapitres du livre qui donnait des pistes de réflexion pour préparer le futur.

mai68-disquepoesie
Archives personnelles 1967-68

Nota Bene : je fais des économies de redevances de domaines internet et supprime mes autres blogs pour rassembler toutes mes productions depuis dix ans dans celui-ci : gaellekermen.net

Les sujets en sont variés comme le sont mes passions dans la vie. J’espère qu’ils vous intéresseront et vous stimuleront à apporter vos pierres à l’édifice commun d’une société plus humaine et naturelle.

Voici mon premier bilan de mon Mai 68 sur mon camarade compagnon de l’époque Michel Bablon (1938-2012).

Bablon68
Portrait de Michel Bablon 67

Qu’est devenu Bablon ?

Sur mon blog d’archives aquamarine67.net, j’ai commencé, avant la parution de cet ouvrage, à publier des articles sur mes souvenirs de Mai 68, dans la catégorie Il y a cinquante ans.

J’ai commencé par la Une de l’hebdomadaire Le Nouvel Observateur du 30 avril au 7 mai 1968 sur le film de Michel Cournot à Cannes.

J’ai continué par l’inauguration de la boutique de mode Mia et Vicky le 3 mai 1968 au 21 rue Bonaparte, à l’angle de la rue Visconti.

Le troisième article est sur la photo prise l’après-midi du 3 mai 1968 dans la cour de la Sorbonne, j’y parle des personnes reconnues, en plus de Daniel Cohn-Bendit, Brice Lalonde, Jacques Bleiptreu et Michel Bablon, enfin retrouvé dans des photos d’archives, après des décennies de recherches vaines.

Des photos tirées de mes archives seront disponibles sur mes blogs pour en visualiser certains aspects.

Je ne voudrais pas finir ce livre sans donner une idée de ce qu’est devenu Michel Bablon, qui n’a pas eu la lumière des projecteurs médiatiques posée sur lui comme d’autres militants politiques.

Nous nous sommes connus, aimés, déchirés, aimés encore, séparés, retrouvés, de nouveau séparés et enfin perdus.

Si le lendemain du 22 mars, j’avais eu la tentation d’en finir, il m’avait aidée à devenir « qui » j’étais dans une démarche nietzschéenne consciente. Il m’apprenait aussi le détachement et je lui rends grâce à l’âge avancé de ma vie d’avoir appris de lui qu’il ne faut jamais compter que sur ses propres forces, comme disait le camarade Mao à l’époque.

Bablon n’était pas maoïste, mais se tenait informé de ce qui se passait en Chine populaire, il avait des revues chinoises, j’ai dû les détruire fin juin ou début juillet quand nous craignions une descente de police qui risquait de le faire expulser de France. Nous écoutions aussi la radio de propagande diffusée depuis l’Albanie.

Je crois qu’il était surtout guévariste, il dormait souvent sur le lit de camp de l’atelier pour s’entraîner à être un bon guérillero. Pour lui, j’avais un point commun avec le Che, j’étais aussi asthmatique. Mais, Bablon n’en parlait pas beaucoup et je n’ai pas de souvenir de discours d’endoctrinement.

Il m’encourageait plutôt à être moi-même, à suivre mes propres routes, à exploiter mes propres talents. Il disait que je pouvais être une « locomotive » pour les autres.

Oui, je peux lui rendre grâce si longtemps après d’avoir continué le travail de confiance initié par mes propres parents avant lui, consolidé l’année suivante par Casamayor, qui m’avait demandé des articles pour la revue Esprit et mis le pied à l’étrier de l’écriture.

La fin de Bablon

Le 12 juillet 1968 au soir, j’avais demandé à Bablon de m’emmener à la gare Montparnasse pour rejoindre ma terre natale en Bretagne après les délires parisiens du ménage à trois depuis le retour de sa précédente compagne arrivée de Toulouse dix minutes avant que je ferme l’appartement de la rue Visconti, alors que je venais de brûler les documents politiques compromettants.

À dix minutes près, nos vies prenaient une direction différente.

Soudain, il fallait que je change d’air. J’avais besoin de retrouver la plage après les pavés. Même si je n’avais pas jeté de pavés, si j’avais seulement apporté mon aide à l’expérience d’autogestion qu’était la Sorbonne occupée, j’avais besoin de m’allonger sur le sable et de reposer mes muscles fatigués.

Plus tard, Bablon est parti vivre à Londres, j’ai servi d’intermédiaire avec les filles des îles à qui il avait confié l’atelier de la rue Visconti, nous les appelions Wallis et Futuna. Mon amie Jane, ma Calamity Jane, my Sweet Lady Jane d’Aquamarine 67, l’avait hébergé à son arrivée à Londres.

Il a voyagé très loin. Il me recontactait quand il revenait, d’Inde, de Chine, de Cuba, m’invitait parfois à déjeuner, nous retombions dans les bras l’un de l’autre, mais comme il n’était pas question de s’attacher, nous nous séparions sans état d’âme. J’étais devenue la fille libérée qu’il avait souhaité que je sois. Je dévorais les hommes comme il dévorait les filles. Mais il gardait une place spéciale dans mon cœur, il était le premier homme avec qui j’avais vécu.

Lorsqu’il avait déménagé ses affaires de la rue Visconti, il m’avait laissé sa bibliothèque politique, qui m’a servie lors de mes études à Vincennes, et quand j’en ouvre encore un, comme je l’ai fait pour ce livre, j’ai toujours un sourire en voyant apparaître au détour d’une page sa signature ample et généreuse. C’est comme s’il me disait de sa voix charmeuse : « Tu vois petit, je suis toujours là ! »

Et moi, je continue ma route, la mienne, celle qu’il m’a aidée à trouver.

Le temps a passé, j’ai quitté Paris, j’ai perdu de vue de nombreux amis avec qui j’avais été liée. Je n’ai plus jamais eu de contact direct avec Bablon.

En 1998, j’ai publié un article sur Trois jours de folie à la Sorbonne en mai-juin 68 qui commençaient ainsi : « Tant que j’aurai soif de musique, soif de justice… », un article relayé par de nombreuses publications sur Mai 68.

J’ai été contactée par un de ses cousins, qui dressait l’arbre généalogique de la famille Bablon. C’était les débuts d’Internet, il avait trouvé tout de suite mon article. J’ai su que Michel avait eu connaissance de ce que je racontais. Il n’a pas souhaité me recontacter. D’après son cousin, il s’était assagi et avait fini par épouser une fille de gendarme. Il avait une fille. Il vivait à Toulon.

Michel restait ainsi dans le Sud, au soleil dont il avait tant besoin, dont nous avons tous tant besoin, comme sa famille avait choisi Toulouse lorsqu’il avait fallu quitter Madagascar.

Mon article m’a permis d’être contactée par deux des nombreux enfants de Michel.

Un garçon me trouvait très romantique dans ma description de son père. Mais c’est encore l’image que je garde de lui après un demi-siècle. Une fille m’avait écrit parce que sa mère venait de lui dire qui était son père biologique, elle venait de trouver mon article après une recherche sur Michel Bablon.

Elle m’avait fait un courriel juste avant un Noël et c’était merveilleux de pouvoir raconter à un enfant de Bablon la belle vision que je gardais de son père. Je pouvais la mettre alors en relation avec le cousin de Michel. Elle n’a pas voulu aller plus loin. Elle avait été élevée par un beau-père qui avait été un excellent père. Elle avait les réponses aux questions qu’elle s’était posées sur elle-même, sur ses propres engagements. Elle voulait continuer sa vie avec des valeurs qu’elle reconnaissait comme venant de lui, mais sur ses critères personnels. Oui, elle était bien la digne fille de Bablon.

Le cousin a eu la délicatesse de m’informer de sa mort. Le message m’annonçant la fin de Michel m’a permis de faire le deuil de sa personne. Bablon, le guérillero du Quartier latin, le fils des rois malgaches, l’élégant baladin parisien, le grand voyageur, le révolutionnaire du Grand Soir, est mort. Son personnage fait partie de ma vie et gardera toujours une place privilégiée.

Ce que m’a appris Bablon

Bablon m’a beaucoup appris.

Que je pouvais tout faire.

Qu’on pouvait apprendre et progresser toute la vie.

Que rien n’était impossible à qui savait se servir de son intelligence et de ses mains.

Il m’a donné confiance en moi, appris à ne compter que sur moi-même, à ne pas attendre que les autres m’apportent des solutions, mais à les chercher moi-même.

Je n’ai pas mis toutes ses leçons en application tout de suite.

Mais après cinquante ans, je peux dire qu’il a été un formidable Pygmalion.

Merci Bablon !

Bablon, Casamayor, mentors

En ce mois de mai 2018, je ne me presse pas à finir le livre que je consacre à mes souvenirs de Mai 68, parce que j’aime retrouver l’ambiance de l’époque dans ce qu’elle avait de positif. J’ai oublié les crises amoureuses qui avaient pu me faire souffrir comme une bête pour ne garder que le meilleur de notre relation.

Dans ma cuisine, je vois les meubles que j’ai construits moi-même et je me dis que sans Bablon, je n’aurais peut-être jamais pensé à les faire. Il avait taillé la table et les deux bancs de l’atelier de la rue Visconti dans des troncs d’arbres, laqués ensuite à la laque glycérophtalique industrielle, du même type que la peinture utilisée plus tard sous nos yeux émerveillés par Yves Samson, mon troisième homme, en septembre 1987.

Moins bûcheronne, plus menuisière, j’ai utilisé des planches pour faire mes meubles. J’ai acheté du bois de chêne pour en garder la noblesse dans la cuisine ouverte sur le jardin. Dans mon bureau, j’ai opté pour un bois de pin des Landes traité en planches plus brutes pour garder le côté atelier qui rappelle qu’on n’est pas là pour glander, mais pour bosser sur les œuvres que nous nous sommes imposées.

Bien sûr, les talents manuels étaient dans ma famille du côté de ma mère. Mais sans Bablon, je ne suis pas sûre que je les aurais si bien exploités.

Si j’ai besoin d’un meuble, je me le fais. Si j’ai besoin d’un vêtement, je me le couds. Si j’ai besoin de réparer quelque chose, j’apprends à le faire, je n’appellerai quelqu’un d’autre que lorsque j’aurai épuisé les solutions à ma portée. En toute indépendance, parce que Bablon m’avait convaincue en 1968 que je pouvais faire ce que je voulais.

J’ai vu beaucoup de gens au cours de ma vie ne jamais oser faire ce qu’ils désiraient, prétexter que ce n’était pas possible, qu’il fallait avoir tant d’argent avant de pouvoir l’envisager.

Je n’ai jamais fonctionné sur ces principes limitatifs. Mes moyens matériels étaient limités, mais je prévoyais mes projets longtemps à l’avance et dès que c’était possible, là où d’autres auraient dépensé en loisirs l’argent imprévu, moi je l’investissais en outils et matériaux, pour réaliser enfin ce que j’avais conçu, dessiné, planifié et rêvé, parfois des années et décennies plus tôt.

Grâce à Bablon !

Un changement radical de vie

Ce printemps 2018, j’ai fait la saisie des notes du Comité d’Occupation de la Sorbonne retrouvées dans mes archives. C’est seulement maintenant que j’apprends certaines choses qu’il m’avait racontées, mais que j’avais oubliées, ou mal comprises sur le moment.

Bablon avait dû connaître la théorie castro-guévariste lors de la conférence tripartite de La Havane. Il avait vu les choses de près, in situ, sans se contenter de lire des articles ou des livres, même s’il lisait aussi beaucoup.

Bablon avait participé à la conférence de La Havane, comme Casamayor avait participé au procès de Nuremberg après la guerre, puis au Conseil de l’Europe au moment du régime des Colonels grecs, avec Constantin Tsoukalas, un de nos professeurs de sociologie de Vincennes, Tsoukalas dont le père était le Ministre de la Justice et représentait le régime. Tragédie grecque !

Ces gens qui m’entouraient avaient un regard privilégié sur le monde. On n’était pas au Café du Commerce à échanger des brèves de comptoir ni à extraire des petites phrases pour faire le buzz.

Ils m’ont appris la synthèse, l’art de dire beaucoup en peu de mots, que j’ai continué à travailler dans mon Journal au fil des décennies.

Bablon et Casa m’ont appris à comprendre les problèmes et m’ont donné l’injonction de ne jamais me contenter de la surface des choses ni de leur apparence, de toujours aller creuser en profondeur et analyser les différentes implications dans tous les champs d’expérimentation de la vie.

Cournot, Bablon, Casamayor, Tsoukalas, Lambert, Polac un peu plus tard, font partie des gens qui me permettent aujourd’hui d’écrire en liberté. Ils ont créé le terreau sur lequel j’ai pu semer mes graines et dont je peux diffuser les fruits en 2018.


cropped-gaelle_68.jpgGaelle Kermen, écrit au Printemps 2018
Kerantorec, le 19 janvier 2019


A suivre :

Mon bilan de Mai 68 pour comprendre les Gilets jaunes 2 : l’échec de Mai 68

Bilan des écritures 2018

L’année 2018 a été un très bon cru, une année féconde, riche en rebondissements, jusqu’au dernier mois. Ce que j’espérais, en écrivant au printemps Des Pavés à la plage Mai 68 vu par une jeune fille de La Sorbonne, s’est matérialisé à la fin de l’année, par des chemins que nous n’aurions jamais osé rêver, ceux des Gilets jaunes, issus de toutes classes de la société, de toutes conditions, multiples et diverses, à l’image de la richesse de la France.

De mon côté plus modeste, je suis assez satisfaite du bilan que je tire en cette dernière semaine de l’année. J’ai bien avancé tous mes projets prévus et je me suis offert le luxe d’écrire deux projets imprévus, qui se sont imposés à moi au printemps et à l’automne et que j’ai pu construire lors des mois de NaNoWriMo, en avril et en novembre.

Voici un bilan des publications indépendantes que j’ai menées à bien en 2018. Je mets des liens universels, permettant d’acheter les livres sur les plateformes que vous préférez selon vos tablettes et supports de lecture numérique.


La publication de deux guides Scrivener plus simple

  • Scrivener 3.0 Introduction aux Tutoriels anglais le 19 janvier 2018. Ce guide est gratuit, il est conseillé de commencer par lui avant d’aborder le suivant, plus complet dans la prise en main du logiciel de bureau.
    https://books2read.com/u/baz5j6Tutoriels.jpg
  • Scrivener 3 plus simple Guide francophone de la version 3.0 pour Mac le 2 février 2018. Un guide pratique d’initiation au logiciel de bureau.
    books2read.com/u/31x56D
    Scrivener3.pngVersions numériques disponibles sur Amazon, Smashwords, Apple, Kobo, Iggybook

Des révisions sur Scrivener 3 pour Mac

Révision complète de deux livres précédemment publiés.
Le Journal 60, formaté sur Word en 2011, était refusé en Premium par Apple (table des matières non conforme).
Le guide Smashwords plus simple pour les francophones était également refusé par Apple parce qu’il pointait vers Amazon (concurrent) et que j’avais mal orthographié Apple iBooks Store (plus tâtillon, on meurt). Relecture en epub sur l’application iBooks, corrections sur Scrivener 3 avec Antidote 9
Republication sur Amazon et Smashwords (Apple, Kobo Fnac)


Une nouvelle aventure littéraire : la quête des archives

  • Des pavés à la plage, Mai 68 vu par une jeune fille de la Sorbonne, archives, souvenirs, bilans
    Recherches faites dans les archives en février et mars 2018
    Rédaction lors du Camp NaNoWriMo de printemps en avril 2018 sur iPad iOS
    Corrections en mai 2018 sur Scrivener 3 et Antidote 9
  • https://books2read.com/u/4Dlz2O
  • Deux versions brochées
      • Broché police 12 :
        Mai68-1.jpg
      • Broché gros caractères police 21
         
  • Mai68-2.jpg
  • Kerantorec un domaine breton (en cours d’écriture)
  • Entre Kerantorec et moi, c’est une histoire d’amour. Comme dans les histoires d’amour, il y a de la passion, des drames, des douleurs, des grandes joies, des épreuves, des réussites, des vilains, des rencontres et beaucoup de petits bonheurs.
    Je raconte l’histoire de mon village avant moi, au cours des siècles depuis la préhistoire, puis l’histoire des Travaux d’Hercule que j’y ai faits moi-même. J’y vis la vie que je rêvais dans ma jeunesse. Son histoire peut être inspirante pour d’autres créateurs, comme elle l’a déjà été pour des artistes et écrivains passant par Kerantorec.
  • KerantorecNaNo.jpg
    Kerantorec un domaine breton a été commencée lors du NaNoWriMo de novembre 2018. J’ai construit la charpente de l’ouvrage. Elle s’est actualisée lors de la restauration du toit de chaume en ardoise sur la partie la plus exposée et sinistrée de la maison. J’ai suivi les travaux des couvreurs au jour le jour, avec une belle admiration pour leur savoir-faire. L’histoire se développera en 2019 dans la relation de mes travaux précédents que j’ai faits moi-même sur mon territoire.

  • L’assistance numérique à deux auteurs francophones

    Désormais, j’ai les bons outils pour écrire mes propres écrits, mais aussi pour aider des auteurs amis à corriger et formater les leurs. J’ai donc eu l’honneur de participer à deux belles aventures littéraires.

    • La Grande Flourenn de Lise Audoin

    Version numérique publiée le 28 avril 2018 books2read.com/u/bMQ69a

    Flourenn2.jpg

    Version brochée grands caractères Police 21 publiée le 26 juin 2018 https://www.amazon.fr/Grande-Flourenn-roman-Lise-Audoin/dp/2956417312/

    La Grande Flourenn : trois marraines pour un roman

    • Waiting for Tina de Jean Azarel

    Nous avons eu différentes séquences de travail pour mettre en forme un manuscrit abouti. Avec l’auteur sur place à Kerantorec pour mettre au point les conventions de correction. Deux rencontres passionnantes.
    Puis seule. Relecture du format epub sur l’iPad (soulignement des erreurs).
    Le texte étant très riche, très dense, très documenté, avec de nombreuses citations, il a fallu plusieurs relectures. Les corrections on été faites sur Scrivener 3 avec Antidote 9.
    Quatre éditeurs étudient le manuscrit de Waiting for Tina. Nouvelles l’an prochain.

    Jean Azarel : la genèse de Waiting for Tina
    https://www.facebook.com/waitingfortina/


    Une expérience particulière : un roman collaboratif

    http://alloe.fr/

    Alloe-allez-on-ecrit : un roman collaboratif en 42 heures #1


    Des projets en cours de révisions et corrections

    • L’écriture plus simple dans la vie créative
    • La publication indépendante plus simple
    • La cuisine plus simple en période créative
    • Le bricolage plus simple dans la vie créative
    • Le jardinage plus simple dans la vie créative

    Ces livres étaient d’abord un seul projet écrit lors du premier Camp NaNoWriMo de janvier 2017, projet développé au NaNoWriMo de novembre 2017, qui a sécrété plusieurs ouvrages spécifiques. Gardés dans mon Journal_2018, sur l’iPad et l’application Scrivener iOS, ces dossiers se voient souvent étoffés de paragraphes ou chapitres supplémentaires au fils des jours et des mois. Méthode de travail particulièrement efficace que je vais expliquer dans un prochain article.


    Gaelle Kermen,
    Kerantorec, le 27 décembre 2018


    Crédit couvertures : Adam Molariss for Indiegraphics
    sauf Journal 60 : GK

    Bilan 2018

    • Nombre de mots écrits : 590 000
    • Nombre de pages écrites : 2 360
    • Nombre de livres publiés : 3
    • Nombre de livres republiés : 2
    • Nombre de livres corrigés : 3
    • Nombre de pages assistées : 1 150
    • Nombre d’articles publiés : 70

    Conclusion : vive Scrivener !

     

    Impression à la Demande sur Amazon KDP Print : ne pas oublier de mettre le prix sur la 4eme de couverture

    Dans les mentions obligatoires du dépôt légal des livres en France figure le prix en euros.

    Je pensais naïvement que le prix était intégré automatiquement par Amazon KDP-Print dans le cartouche du code-barre à côté de l’ISBN. Je n’avais donc pas demandé à mon graphiste de le reporter au-dessous du texte de présentation du premier livre broché que je mettais en ligne.

    Mais lorsque j’ai reçu l’exemplaire auteur de mon livre sur Mai 68, le prix n’y était pas. Je l’ai quand même envoyé au dépôt légal en ajoutant le prix au crayon-bille. Je suis une grande naïve, car, bien sûr, le dépôt a été refusé.

    Nous avons bien reçu, au titre du dépôt légal, l’ouvrage suivant :Des pavés à la plage, mai 68 vu par une jeune fille de la Sorbonne : archives souvenirs bilans édition du cinquantenaire Gaelle Kermen. -…Malheureusement, j’ai le regret de vous signaler que ce document est défectueux :

    Couverture cornée, mention manuscrite en 4e de couverture.

    Je vous serais reconnaissante de bien vouloir nous faire parvenir, en franchise postale, un exemplaire de remplacement.

    Je vous rappelle à cette occasion que les exemplaires déposés doivent être identiques à ceux mis à la disposition du public (ni dédicace, ni note manuscrite, ni tampon de service de presse…), et dans un état matériel permettant une conservation pérenne, d’où la nécessité de bien consolider vos colis afin de les protéger au maximum des chocs qu’ils peuvent subir au cours de leur acheminement.

    C’est une de mes tactiques d’apprentissage : faire toutes les erreurs possibles au début, pour ne pas les reproduire ensuite et pour aviser mon lectorat de ne pas faire comme moi.

    Aussi ai-je contacté Amazon et voici la réponde d’Abbie, toujours rapide et efficace.

    Je suis désolée d’apprendre que la BnF n’a pas accepté le dépôt légal de votre livre « Des pavés à la plage Mai 68 vu par une jeune fille de la Sorbonne » (9791091577366).

    Le prix n’est pas automatiquement ajouté dans nos systèmes car nous voudrions éviter aux auteurs de changer de prix sur la couverture (ce qui impose une manipulation faite sur la couverture) à chaque fois qu’ils mettent à jour le prix sur le site web. Ceci dit, je comprends que la BnF exige que le prix soit indiqué sur la quatrième de couverture. Donc, oui, vous pouvez tout à fait demander à votre graphiste d’ajouter le prix en dehors de l’emplacement réservé au code-barre, sous la présentation de l’auteur. A ce propos, je voudrais juste préciser les points suivants. Veillez à ce que le prix n’empiète pas sur le code-barres.

    – L’espace dédié au code-barres ISBN est de 50,8 mm (2 po) en largeur et 30,5 mm (1,2 po) en hauteur.

    – Le bas du code-barres se situe à 6,4 mm (0,25 po) au-dessus de la ligne de coupe inférieure de la couverture.

    – Pour les livres qui se lisent de gauche à droite, le côté droit du code-barres se situe à 6,4 mm (0,25 po) à gauche du dos du livre.

    Je reste à votre disposition pour tout renseignement complémentaire et vous souhaite une bonne journée,

    Mon graphiste avait été surpris de ma demande d’ajouter le prix, ce qu’on ne lui demandait jamais et il travaille pour des auteurs du monde entier. Il semble qu’en France ce soit désormais nécessaire si cela ne l’était pas avant, car j’ai reçu trois avis de la Cheffe du service de la Gestion des livres de la Bibliothèque nationale de France.

    Les couvertures ont été refaites. Je dis les couvertures parce que mon livre est publié en deux formats, un format normal de livre avec une police 12 et un format aux grands caractères en police 21 pour les yeux fatigués. Comme j’étais lancée, j’ai fait la même chose sur les livres du roman La Grande Flourenn de l’amie que j’assiste en publication numérique indépendante, Lise Audoin.

    GrandeFlourennVignetteAMZ

    J’ai dû modifier les manuscrits pour intégrer un dépôt légal en septembre au lieu de juin pour nos livres.

    J’attendais en vérifiant la quatrième de couverture pour voir si le prix était visible. J’ai fait les publications hier 12 septembre 2018.

    On dira ce qu’on veut d’Amazon, leurs services sont efficaces pour les auteurs indépendants. Nos livres sont déjà disponibles en version brochée, avec le prix imprimé selon les normes demandées par la BNF. Je viens de le vérifier sur la fonction Feuilleter en cliquant sur 4e de couverture.

    Mai68_Feuilleter

    En cliquant sur Quatrième de couverture.

    Mai68-4ecover

    Ou en cliquant sur les deux images : Voir les deux images.

    Mai684ecover

    Le prix est bien là. Il était temps, j’ai reçu hier un troisième avis de la BNF pour me demander de remplacer l’exemplaire déposé en juin, arrivé abîmé, avec une mention manuscrite.

    Je viens donc de commander un exemplaire client sur le site de mon livre, afin de l’envoyer au dépôt légal parisien après l’avoir bien vérifié.

    Mission en cours.

    Belles écritures et bonne rentrée !

    Gaelle Kermen,

    Kerantorec, le 13 septembre 2018


    PS  : j’expliquerai bientôt comment publier un livre broché sans trop se prendre la tête ni s’arracher les cheveux, avec un beau fichier PDF imprimable, à partir d’un document Scrivener compilé en docx, en utilisant les modèles fournis par Amazon, revus et vérifiés sur Pages pour Mac : pas de marges à régler soi-même, juste à vérifier les en-têtes et bas de pages et les numéros de pages de table des matières.


    Règle de la BNF : le document déposé doit être semblable à celui que le lecteur aura entre les mains. Dans les mentions obligatoires figure le prix en euros.


    Mise à jour du 20 septembre

    Après vérification auprès de la Bibliothèque Nationale de France, je confirme que la mention du prix est obligatoire sur tout livre imprimé publié en France, quel que soit son mode de diffusion. Le prix catalogue suffit pour la version numérique. Pas pour la version imprimée même vendue par correspondance (Internet par exemple).
    Donc, n’oubliez pas votre prix sur votre livre, la 4e de couverture étant le support le plus habituel, si vous voulez être en règle et être un auteur indépendant légitime.
    Belles écritures et belles publications !

    Depot.legal.livres@bnf.fr

    18 sept.

    Madame,
    c’est avec plaisir que je prends le temps de vous écrire pour éclaircir le point sur les mentions obligatoires.
    Je vous confirme que les informations indiquées sur les pages « dépôt légal » du site web de la Bibliothèque nationale de France sont fiables et exactes. 
    Le prix fait bien partie des mentions obligatoires qui doivent figurer sur un ouvrage soumis au dépôt légal français, de même que les autres mentions qui sont indiquées.

    En effet, quelque soit le mode d’impression ou de vente d’un ouvrage, son prix doit être indiqué sur l’ouvrage. En revanche, l’emplacement en couverture ou en 4ème de couverture est à votre libre appréciation.

    Enfin, à toutes fins utiles, je vous précise qu’il faut bien distinguer un livre imprimé vendu en ligne d’une publication numérique,  qui est le plus souvent vendue en ligne mais sous forme de fichier informatique. Si vous vendez en ligne des livres imprimés à la demande, il s’agit bien de publications imprimées et non de publications numériques.

    Je reste à votre disposition pour toute information complémentaire.
    Avec mes meilleures salutations.

    Natalie Percher
    Service de Gestion des Livres
    Département du Dépôt légal


    Direction des services et des réseaux
    Quai François-Mauriac
    75706 PARIS CEDEX 13
    www.bnf.fr



    Lire un extrait de Des pavés à la plage Mai 68 vu par une jeune fille de la Sorbonne de Gaelle Kermen https://lire.amazon.fr/kp/embed?asin=B07DBNDQS4&preview=newtab&linkCode=kpe&ref_=cm_sw_r_kb_dp_IEJMBbBDC4VXT

    Lire un extrait de La Grande Flourenn de Lise Audoinhttps://lire.amazon.fr/kp/embed?asin=B07BN1KKKT&preview=newtab&linkCode=kpe&ref_=cm_sw_r_kb_dp_CDJMBbTYETY42

    Crédit couvertures : Adam Molariss for Indiegraphics