Fac de Vincennes-juin-1969

dimanche 1 juin

baptême à saint-leu d’un petit richard dont les parents habitent la maison temporairement
petit vietnamien aux yeux plissés sur le monde et sur les autres
anne est la marraine

hier soir nous avons choisi le cadeau
immédiatement j’ai vu le plus utile une table à langer baignoire
je suis sûre que je saurais parfaitement m’occuper d’un bébé avec la même fermeté que maman
alors je serai vraiment femme
sûre
solide

j’ai de nouveau envie de vivre à plein
pas à demi
pas petit

je sens mon corps
je recommence à l’aimer
j’ai confiance en donald


samedi 2 juin

casamayor prétend que je n’écoute pas que je regarde ailleurs
c’est drôle je lui reprochais justement de ne pas écouter
tant pis

le plus drôle ou le plus triste c’est que l’administration prétend me payer quelque chose comme 263,33 francs par mois pour le boulot que je fais aux monitorats c’est à dire à peu près douze heures par semaine avec des trucs de secrétariat en plus du travail intellectuel constant

à part ça attente ce soir
vaine
dommage j’étais en pleine forme
don veut-il me faire mourir d’envie de lui
je veux l’amour avec ma bouche mes mains mon ventre
et le garder tout au fond de moi


mardi 3 juin

mal de tête
mais bon travail de groupe
la bande m’invite à une pendaison de crémaillère ce soir
sur la lettre d’invitation il y a le dessin d’un nourrisson
oh good grief
mais j’appelle donald
il n’est pas là
je rentre
un ticket de métro est glissé dans la porte
petit jeu naïf de pierre

je m’endors tout l’après-midi
et donald m’appelle et me gardera ce soir


mercredi 4 juin

jamais je n’ai fait l’amour comme ça
comme un volcan
donald est bien comme je l’attendais
très exactement
et je l’attendais
à tel point que je croyais ne plus savoir faire l’amour
c’est vrai je ne savais plus
maintenant je sais ce que je veux
je veux lui
il peut me réaliser


jeudi 5 juin

je suis sûre de moi
je suis satisfaite peut-être
plus du tout agressive
je sais avoir si bien fait l’amour avec lui qu’il ne peut m’oublier
je peux l’attendre
il m’appellera
me rappellera

effectivement il m’a appelée ce soir mais je n’étais pas là

georges monnet m’a rappelée ce marin
un homme charmant
je le verrai la semaine prochaine


vendredi 6 juin

recherche d’un bouquin sur le front populaire conseillé par monnet
ça me passionne

donald me donne envie de tout
et d’abord quand je ne suis pas avec lui de travailler
je suis très calme
il m’appelle vers six heures pour me dire au revoir juste avant son départ pour l’italie
je lui souhaite un bel anniversaire avec deux jours d’avance
il semble touché
il m’appellera dès son retour
je vais l’attendre tranquillement en travaillant
peut-être je l’aime déjà


samedi 7 juin

pour la première fois de ma vie j’ai absolument conscience de la fragilité ou de l’évanescence des rapports entre deux personnes et de ma possibilité de les affermir en fonction d’un but à plus ou moins longue échéance

pour la première fois j’ai envie d’épouser quelqu’un en sachant que c’est possible et qu’il dépend de moi de bien jouer le jeu ou mon rôle

je me sens forte
il est tel que je le désirais
sensuel et esthète

anne la fille de penny et avarro passe deux jours ici avec anne et moi
elle est adorable


dimanche 8 juin

c’est curieux d’avoir une petite fille dans la maison

aujourd’hui c’est l’anniversaire de donald
je pense à lui avec confiance
il doit somnoler au bord de la mer et peut-être se rend-il compte que je lui manque

en tout cas je dois cette semaine tout particulièrement bosser comme une folle sans perdre de temps
la semaine prochaine il sera là

soisick viendra à paris pour que je fasse sa robe de mariée
je crois que je serai inspirée


plaisir_d_amour
Carnet 1969

mardi 10 juin

kiki est un amour elle est forte censée intelligente jolie toute en rondeurs ses joues ses bouches ses seins chez elle tout est rond et je l’adore
nous avons déjeuné ensemble non loin de la boutique
cette semaine nous sommes seules toutes les deux
yves se repose de son accident de voiture chez éva à ris-orangis

il fait chaud sur paris comme donald me l’avait souhaité en partant pour l’italie
je bronze allongée sur la terrasse de notre sixième étage en face du cinéma rex
mon corps reprend de jolis contours
je suis prête pour le retour de don

mercredi 11 juin

ça se voit
je grossis

j’ai grossi
soleil terrasse soleil
j’ai joliment bronzé

cet après-midi rue de buci devant une boutique de mode j’ai rencontré casamayor
il m’a demandé ce que je comptais faire après ma licence
j’ai répondu en regardant la vitrine
des robes

je lui ai expliqué que j’avais besoin de faire quelque chose de mes mains
que ça avait toujours été mon dilemme
choisir entre le stylo et les ciseaux

en tout cas il m’a demandé si j’écrivais quelque chose d’intéressant de le lui présenter pour qu’il le fasse éditer éventuellement


jeudi 12 juin

ne pas attendre
vaincre
mais j’ai tellement envie d’aimer
calmement pleinement sereinement
je voudrais enfin pouvoir ne faire que ça
aimer donald


vendredi 13 juin

georges monnet est très sympathique
j’ai passé deux heures avec lui

belle journée
réunion d’un groupe de travail
discussion intéressante

je rentre avec la pluie et trouve une carte d’italie
donald
qui regrette que je ne sois pas venue avec lui là-bas dans ce petit paradis
et qui signe
bien à toi

oui je le veux à moi
et je suis déjà à lui

étrange complémentarité de nos écritures
j’écris tout en minuscules
il écrit tout en majuscules


samedi 14 juin

donald je t’aime
je t’aime
je t’aime

mais je suis saoule après cette soirée chez catherine et ses amis de belon qui sont trop bien pour moi
il a raison filou quand il dit que je suis une fille de bonne famille qui a mal tourné


dimanche 15 juin

j’attendais j’espérais le retour de donald pour aujourd’hui
mais c’est pierre qui est venu
il m’a réveillée cet après-midi
j’étais nerveuse
le revoir
les cheveux étranges et sales autour du visage
pas beau du tout
pierre m’a agacée

mais où était donald
qu’il vienne
qu’il me sauve

ce soir pompidou a été élu
ces salauds de c d r qui passent en bas sur le boulevard devant l’huma ça me déprime


lundi 16 juin

soir je suis folle de rage il n’appelle pas il n’appellera pas alors tant pis

j’ai ouvert la bouteille de corrida monsieur féraud for men que je lui réservais pour son anniversaire déjà passé je me suis offert corrida je me suis vêtue de corrida

je ne vais pas quitter ce stylo je vais reprendre mes nouvelles les faire éclater exploser
me projeter
pour ne pas penser

pourtant la journée avait bien commencé avec mon cher casamayor

si donald

bon zut il vient de m’appeler et a été tout gentil


mercredi 18 juin

vincennes boycott des élections
j’arrive après la pseudo fête
je perds mon temps
bataille des maoïstes contre les communistes
paraît que je ressemble à mao et je me fais acclamer du toit en arrivant
gaelle gaelle gaelle

on risque la fermeture

je ne veux pas attendre donald


jeudi 19 juin

j’ai peur
l’autre soir j’en ai même pleuré
j’ai peur des flics
peur que vincennes ferme
peur de ce septennat qui commence avec pompidou
peur de ne pas prendre de place dans la vie de donald
peur de tout

ce soir j’ai le cœur au bord des cils
pas d’entrain

puis soudain le déclic en feuilletant mes revues agriculturelles
je fonce à l’u g e a union générale d’études agricoles avenue marceau pour l’agriculture de groupe
j’en reviens satisfaite

et donald m’appelle
il a appelé hier soir aussi

j’ai dit simplement
oh j’étais chez des amis

demain nous sortons ensemble


vendredi 20 juin

l’atmosphère se tend au département droit
c’est fort déplaisant
mais il paraît que je suis moi-même devenue déplaisante depuis que je suis monitrice
c’est marrant ça
surtout lorsque martine m’a rattrapée au service des bourses pour me demander si malgré tout je voulais bien travailler toujours avec elle sur l’agriculture de groupe
ben voyons

donald
je parle trop
cette soirée
deux points je suis trop politisée et je suis jalouse
des filles que connaît donald et que je ne connais pas
je me sens inquiète dès qu’il me quitte et s’attarde près d’une vieille amie qui sourit un peu trop à mon sens

alors je parle aux gens qui viennent s’asseoir près de moi
il y a son ami camille unglik qui crée des sacs et ceintures avec son fouet-ceinture en démonstration
il y a agathe merveilleuse en justaucorps et cuissarde noirs
agathe qui me plaît
son type lorgne mes seins
et puis donald revient

j’ai tellement tellement envie de faire l’amour avec lui
mais qu’il ne me perde pas

mariage d’un ami de belon connu il y a cinq ou sept ans
je me trompe d’église
soisick filou
un musicien ressemble à pierre en plus jeune
c’est gênant
un gros monsieur me drague
filou dit qu’au-dessous du quintal on ne peut plus espérer me séduire


dimanche 22 juin

réveil pénible
anne s’en va
je pleure dans la musique de bach
ces mariages ça me tue

donald appellera-t-il
j’aimerais aussi me marier pour avoir le droit de faire un bébé
mais je ne suis qu’une petite fille encore puisque je pleure

après-midi passée à couper la robe de mariée de soisick
elle vient d’essayer
ce sera très beau très simple

donald n’a pas appelé
je ne comprends plus


lundi 23 juin

ce lundi matin éclate avec martine qui après le cours va voir casamayor pour lui dire qu’elle est contre les monitorats institution aliénante inhibante et tout et tout
je la force à aller jusqu’au bout de ses attaques
elle finit par avouer qu’elle ne peut pas travailler avec luc
j’avais oublié que j’ai été plébiscitée par les étudiants du cours quand casamayor m’a proposée mais que luc s’est imposé pour m’accompagner
c’est grave
ce degré d’agressivité que nous laissons tous s’infiltrer dans nos rapports
c’est épouvantable
tant que nous n’aurons pas franchi cette barrière d’hostilité qui nous aveugle nous ne pourrons pas travailler ensemble
c’est ce que j’ai fini par comprendre moi-même il y a un mois
vis-à-vis de luc justement
ces rapports hostiles une fois dépassés nous travaillons bien


mardi 24 juin

journée pluvieuse froide déprimante banale
vincennes triste
je passe vite

après-midi douce
la robe de soisick devient robe de mariée toute simple

donald ne m’appelle pas
je ne l’attends pas

il m’appellera quand il aura vraiment envie de moi de me voir me toucher me boire m’embrasser me prendre et me garder
peut-être alors serai-je moi-même prête vraiment pour lui

l’autre soir j’avais trop l’impression d’être assise entre deux chaises
j’espère le fauteuil ou le canapé


mercredi 25 juin

il y a des jours où je sors du lit bondissante le matin déjà pleine de vie assoiffée de dynamisme
et d’autres comme aujourd’hui sans joie

est-ce parce que donald semble vouloir m’oublier
ou je ne sais quoi

et puis le soleil revient
je fonce à vincennes
et on discute
et je perds du temps
et je reviens
et je couds la robe de soisick
et le soir donald n’appelle toujours pas

et je lui envoie un mot écrit à vincennes rapidement entre deux chaises deux pages ou deux idées pour l’inviter à m’accompagner au mariage en bretagne
lettre brûlante douce et explosive
comment la lira-t-il


jeudi 26 juin

soisick est adorable dans sa robe toute douce
avec ses beaux yeux bleus et son joli sourire

je reste une heure à vincennes
on a l’impression d’être assis sur de la dynamite
u e c union des étudiants communistes face à la gauche prolétarienne
je me désolidarise de plus en plus des gauchistes

soisick vient de partir avec sa robe
brillante rayonnante intérieurement
elle m’a invitée à aller en vacances à kerfany si je voulais

j’ai presque pleuré
j’irai peut-être parce que le cadre de mon enfance est toujours mon seul refuge contre l’angoisse de rester seule
sans donald
sans amour vrai
je l’ai perdu


vendredi 27 juin

de nouveau j’ai peur de rester seule
quand anne s’en va je pleure
alors je sors moi aussi et fonce vers un centre de coopération agricole
je rentre et j’essaie de m’intéresser à marcuse
je ne suis tranquille qu’au retour d’anne

ce soir comme le ciel était beau nous sommes allées voir la sirène du mississippi de truffaut assez affligeant

j’essaie d’imaginer et de me faire à l’idée que les jours qui viennent je les vivrai sans donald
sans que je comprenne pourquoi
c’est comme ça


samedi 28 juin

je me suis réveillée gaiement
jésus que ma joie demeure
alors je me suis résolue à l’appeler pour savoir s’il n’était pas mort
non il a beaucoup de travail
il va bien
mais trop vite
il est évident que moi là-dedans je n’ai pas encore de place
et je le comprends
mais il ment aussi
je ne sais pourquoi j’ai envie de rire

soir j’ai bien travaillé
j’ai parlé de brendan dans un papier pour casamayor
j’ai lu marcuse

évidemment j’ai fait une erreur ce matin en dérangeant donald dans son travail
mais tant pis
il fallait que je sache n’importe quoi
il a dit qu’il m’appellerait
je n’en crois rien et pense déjà à ces quelques jours de repos en bretagne
sans lui tant pis
il est dommage de se perdre
mais je m’habitue à l’idée


dimanche 29 juin

nuit je travaille à des devoirs pour casamayor
valérie est venue me voir en fin d’après-midi
on a bien rigolé jusqu’au soir
j’ai bronzé encore sur la terrasse
on a parlé du front populaire
j’ai l’impression de vivre avec ce sacré front pop

je pense que les gens vont danser cet été sur des chansons qui chantent les larmes des esclaves comme disait patrice
cette époque est indécente

c’est drôle je suis euphorique
je pense que je ne vais plus voir donald avant longtemps et que j’ai eu raison de lui écrire même si mes mots lui ont fait peur sur le moment
je vais beaucoup travailler et je partirai en bretagne quelques jours
peut-être il retrouvera alors dans un coin de meuble mes quelques lignes oubliées là parce qu’il ne jette rien
il se rappellera peut-être que j’ai su l’aimer
like a woman
et que je sais encore rire
et vivre


lundi 30 juin

j’aborde un nouveau mois cette nuit avec marcuse et un concerto d’albinoni
émergeant des papiers d’anne je vois une feuille avec le signe de l’agence de décoration de donald c’est une lettre adressée par don à gault-et-millau dont anne gère les abonnements

zut c’est trop triste
ou trop bête
mais j’essaierai de l’attendre et d’être patiente
de toute façon c’est tout ce que je peux faire
étudiant marcuse
écoutant leonard cohen
j’ai perdu donald

je cherchais la révolution
je n’y croyais plus
j’ai manqué une marche

au fond je ne vois plus très bien pourquoi je me suis tellement attachée à lui puisque depuis que je le connais j’ai dû le voir quatre ou cinq fois
pas plus
non vraiment

alors il m’oublie
et moi j’embellis
so long
see you
later


Écrit en juin 1969, publié in Maquisards du Bois de Vincennes, Gaelle Kermen, 2011 books2read.com/u/brG76M

Gaelle Kermen
Kerantorec, le 2 juin 2019


Fac de Vincennes-août-1969 / Fac de Vincennes-juillet-1969 / Fac de Vincennes-juin-1969 / Fac de Vincennes-mai-1969 / Fac de Vincennes-avril-1969 / Fac de Vincennes-1969-mars / Fac de Vincennes–1969-février / Fac de Vincennes 1969-Janvier

Fac de Vincennes–1969-février

(Les notes entre parenthèses sont de février 2019, en particulier pour préciser les noms de quelques personnes dont je ne donnais que les prénoms. Certaines sont devenues célèbres.)


iivret_64-69-tampons2
Transferts de dossier entre la Sorbonne, la fac de Nantes et le Centre Universitaire Expérimental de Vincennes
Livret-CELG-66-transfert-68
Justificatif de diplôme de la Sorbonne lors du transfert des dossiers entre Universités CELG (Certificat Etudes Littéraires Général : Philosophie, Latin, Anglais)

samedi 1 février

9h30 droit constitutionnel

je n’arrive évidemment pas à me lever pour aller à vincennes où j’ai rendez-vous avec michel mon petit camarade
tant pis
d’ailleurs il y a ce foutu déménagement à faire

gilbert ne vient pas
je suis furieuse
d’accord ça ne l’amusait pas de venir nous aider mais moi non plus ça ne m’amusait pas de le présenter à kiki vu que kiki ne pouvait plus entendre parler de pierre et qu’elle met tous les frères dans le même sac
elle n’a sûrement pas tort
donc je les considère comme n’existant plus

maya (Evic) vient en voisine nous aider avec deux amis
philibert aussi
sympa


dimanche 2 février 1969

j’ai bien dormi
il s’agit ici de prendre possession de l’espace
ce dont nous n’avons pas l’habitude

je fais la cuisine
bien
sur ce minuscule camping-gaz

l’après-midi yvon (Yves Petit de Voize) vient
il joue à m’interviewer sur la mini-cassette en tant que contestataire de vincennes

puis arrivent maman grand-mère le cousin et sa femme qui persiste à m’appeler cousine ce qui m’agace fort

tout le monde me fatigue
j’ai horriblement mal au dos et je dors très mal

michel de vincennes m’a curieusement manqué tout le week-end
tout jeune sans doute
l’an dernier il était encore lycéen il faisait partie des c a l comités d’actions lycéens en mai dernier
tout enthousiaste
j’aime ça
les gens qui vivent et ne sont pas encore usés ni désabusés
intacts


lundi 3 février

je n’ai pas du tout envie de me lever pour aller au cours à neuf heures
j’ai le corps tout endolori
et puis comme je suis réveillée j’y vais

en allant vers le bus j’entends un sifflement appel
c’est michel on se retrouve toujours

cours de libertés publiques avec casamayor
un drôle de bonhomme très sympathique qui nous parle de langage et de cohn-bendit et de contestation et de camarades
qui nous donne un devoir en nous disant
dites-moi ce que vous pensez vous
n’allez pas chercher dans les livres
c’est la première fois de ma vie qu’on me demande de penser pour un devoir

au déjeuner je ne retrouve pas michel
je suis furieuse contre moi-même de l’attendre et de le chercher plus ou moins consciemment

je me résous finalement à aller à la bibliothèque lire le bouquin d’aron sur la société industrielle
je me réfère aussi à chevallier
et me passionne pour montesquieu

mon dieu commencerai-je enfin à comprendre les choses

mais j’ai mal aux dents


mardi 4 février 1969

courses pour ma sœur et l’appartement
je ne vais pas à la fac aujourd’hui
tant pis je ne verrai pas michel
mais il faut que j’aille voir l’oculiste j’y perds beaucoup de temps

puis je passe chez aurélia lui apporter l’ensemble en tricot fait par maman
elle prévoit que demain les flics seront sur les campus et autres conneries dramatiques de son genre elle est folle je pars vite

je rencontre une amie de la fac de droit d’il y a deux ans une jolie petite vietnamienne elle a revu récemment jacques mon meilleur copain d’alors j’aimerais le revoir

hélène n’est pas chez elle

j’achète chez maspero raymond aron et le themis de touchard je fais mon dernier chèque
je dois lire aron pour demain

la situation universitaire s’aggrave
ou peut-être est-elle excellente comme dirait le camarade mao


mercredi 5 février

cours avec rouvier
il parle à la fin du risque de fermeture de vincennes
je lui ai posé la question au cas où une grève serait décidée
la fermeture dit-il se fera département par département
d’abord ceux qui n’ont pas encore commencé comme la socio et la philo

dans l’escalier du restau u je retrouve michel il y a longtemps qu’on ne s’est vus oui on commençait à s’ennuyer nous déjeunons ensemble

hier des c d r comités de défense de la république ont menacé de venir
ça a été un ridicule branle-bas de combat

après le repas je me fais draguée par un jeune con qui doit être réac et je perds michel

cours de théorie marxiste un joli minet me sourit de ses yeux bleus
le chargé de cours lui-même engage le débat
le minet continue sur la grève
je donne l’information de rouvier

je retrouve le minet à l’ag il est anar c’est trop joli ça
il est tout doux
un doux anar c’est rare

grève votée hélas nous restons dans les cours à discuter

mon minet anar est très caressant je flirte avec lui en rentrant mais je rentre


jeudi 6 février 1969

je n’ai plus envie de flirter entre deux métros
je n’ai pas envie de revoir mon petit anar d’hier
d’ailleurs il vivait chez papa-maman

dentiste puis visite à hélène au lieu d’aller en socio où il sera
nous prenons le thé
maïté se ramène elle m’apprend que pierre est parti
de toutes façons il y a longtemps que je le considère comme parti
je l’avais même oublié

vincennes sciences po
michel n’est pas là mais philippe (Philippe Houzé) compte sur moi pour expliquer la situation

c’est dur dans ce groupe qui dit on veut travailler

a g un monde fou
je vois glücksman mais pas michel

je reviens au cours
ambiance idiote
philippe est sympa

michel arrive enfin il est furieux de voir un cours en amphi

plus tard nous discutons avec le prof et trois types réacs dont mon dragueur

j’ai envie de pleurer
michel aimerait peut-être me consoler
nous sommes déçus


vendredi 7 février 1969

que faire pour lutter mon dieu je ne sais plus
la grève active ne servira à rien
alors la défendre parce que je suis en minorité et engagée dans une idéologie
j’ai envie de pleurer

cinq heures trente a g
michel vient d’arriver nous nous trouvons tout de suite
il dit qu’on ne s’est pas tellement vus
que plusieurs fois il m’a cherchée vainement
c’est gentil ça

j’appelle gérard chez rychter
il prétend que les modèles ne marchent pas
il ne sait pas quoi faire
il a pas l’air d’aller bien je dois le voir lundi

a g glücksman parle bien un autre aussi
je suis avec michel et deux copains dont un de droit très sympa

je vais au cours de droit constitutionnel
discussion avec des types de l’a g e v
ils sont durs à convaincre ces réacs

je vais chercher michel et l’autre mais l’a g est finie je les ai perdus
je rencontre yannis
je retourne au cours

discussion toujours presque risible
pourquoi ça vous gène les flics dans la fac
évidemment on se demande


samedi 8 février

en quittant vincennes hier soir j’ai retrouvé michel dans le métro avec ali l’iranien connu au buci ami de brendan c’est marrant (une scène d’Aquamarine 67)

mais je suis rentrée pour travailler
matin de neige je tousse

hélène élise

soir à la radio j’entends annoncer que cent quatre-vingt-trois étudiants ont été choisis par le doyen sur les deux cent vingt qui ont occupé la fac le vingt-trois janvier ils risquent la même sanction que ceux du rectorat de la sorbonne

recevrai-je une lettre

je me demande si je ne suis pas enceinte
je le serais de pierre et ce n’est plus le moment
je n’ai pas le droit d’attendre un petit bébé encore et c’est mon drame
j’ai tellement envie d’aimer


dimanche 9 février 1969

dimanche ensoleillé
errances dans quelques bouquins dont marcuse qui avec le pouvoir de sa pensée négative me dynamise

visites
philibert
hélène et yannis
discussions
c’est bien je m’affirme
j’ai le pouvoir de l’humour

ce qui m’effraie le plus dans le mouvement c’est qu’on perd cet humour qui était notre plus grande force
quand je vois ces discussions agressives et hargneuses je suis triste
c’est tellement bête

fini à trois heures du matin mon devoir sur le langage pour le cours de libertés publiques de casamayor qui nous a demandé ce que nous en pensions
c’est la première fois en autant d’années d’études qu’un prof me demande mon avis
je suis assez contente de moi
maintenant je sais m’engager
j’écris pas trop mal
j’ai une faim énorme de travail et d’amour


lundi 10 février 1969

libertés publiques devoir sur le langage

cours de casamayor qui m’autorise à partir vers dix heures trente pour me rendre à l’a g concernant ceux qui ont été emmenés à beaujon

projets de lettre en réponse au recteur

à la fin de l’a g je retrouve emmanuel du c r a c sorbonne pas vu depuis longtemps

michel a reçu sa lettre samedi matin il est avec une nana de son groupe d’éco po et je le perds de vue rapidement

je déjeune avec emmanuel puis nous allons à la bibliothèque
je tombe sur un bouquin de libertés publiques
l’oppression et la répression me révoltent
il faut arrêter ça
faire quelque chose

une grève de la faim
j’y crois
tout semble perdu
perdu pour perdu autant aller jusqu’au bout

à l’a g je me retrouve assise à côté de corinne connue cet été à kerfany
elle aussi était à beaujon
je retrouve michel il semble assez abattu
je propose mon projet de grève de la faim
on me le déconseille

films sur mai
je suis toujours révoltée

je rentre
je n’ai pas encore reçu ma lettre


mardi 11 février 1969

dix heures les types du téléphone me réveillent (pour la pose de la ligne)

je me sens horriblement mal
nausées vertiges
serais-je vraiment enceinte
hier j’ai repris normalement mon contraceptif
ça se bat peut-être là-dedans
si nous avons fait un bébé c’était au moment où nous avons vu rosemary’s baby
vraiment non merci
je n’en veux pas

onze heures moins le quart le facteur m’apporte ma lettre recommandée

vincennes sous la neige
michel tout de suite

je vais signer la lettre collective

on va au quartier sous la neige

au ramsès j’ai le temps de serrer la main de jacques bleiptreu d’embrasser françois donzel toujours aussi barbu

sorbonne déprimante
on rentre par maspéro
marcuse

soir on a le téléphone
on appelle nantes
gene a accouché hier
sa petite fille n’a pas vécu

je suis trop démoralisée


mercredi 12 février 1969

lire bouquin aron

socio économie

matin réveil normal je n’ai pas de bêtes nausées

j’essaie d’appeler la clinique de nantes c’est pas libre

cours de rouvier
je ris tout le temps sauf au cours de rouvier
malgré ses grands efforts rouvier est la seule personne qui ne me fasse pas rire

je bouffe avec un petit minet de socio mignon marrant intelligent avec des problèmes adolescents encore

théorie marxiste le prof veut créer un groupe de militants
je suis d’accord on doit se retrouver avec l’a g et le cours de nicos poulantzas

a g avec rémy kolpa-kopoul du comité d’action tout doux tout jeune
la plupart des étudiants sont tout doux et tout jeunes j’aime
de plus en plus de types de droit viennent me voir en dehors des cours pour discuter

poulantzas et son cours sur le fascisme
rémy m’y a suivie et nous restons ensemble ensuite pour discuter avec le prof de théorie marxiste

on veut faire des tracts le type tape le texte on cherche du papier on n’en trouve pas mais on rencontre beaucoup d’appariteurs musclés

je rentre avec le prof


jeudi 13 février 1969

exposé sur tocqueville

nuit agitée
au matin rêves de pierre
réminiscences de ses caresses de ses meilleurs baisers
eau port pont bateau

devoir à faire mais je préfère l’amour

appelé gene
elle semble toujours très forte mais flanche en me parlant
c’est atroce on a l’impression qu’un amour immense et inconditionnel peut être totalement stérile et vain
on ne peut empêcher l’impossible

j’arrive vers quatre heures à la fac à la sortie d’une a g

j’apprends que s’est créé un groupe d’intervention droit qui a décidé d’aller à la gare de l’est ce que je crois inutile
ça les déçoit beaucoup car ils le disent eux-mêmes ils viennent de se réveiller

je reste tirer des tracts
je retrouve michel dans une a g spontanée après la manif

nous traînons tard dans la fac et rentrons ensemble


vendredi 14 février

le jeune michel est de plus en plus caustique
il me rappelle l’esprit de guy s de saint-leu

j’ai enfin des lunettes
d’ailleurs on ne voit plus qu’elle je disparais derrière
ça me plaît

vincennes vers deux heures
film sur les black panthers et débat très intéressant avec julia herve du s n c c student nonviolent coordinating committee

je retrouve marianne

plus tard je retrouve aussi mais lui après trois ans daniel domingo et ça me fait très plaisir c’est lui qui a ouvert mes yeux sur l’art les peintures les sculptures les galeries les musées

il fait très froid à vincennes
je n’ai pas vu michel
il déserte

il faudrait que je travaille
mais je sais que tout ce temps qu’on perd à discuter on le gagne


samedi 15 février

marché de la porte saint-martin
je distribue des tracts pendant que ma sœur fait les courses
froid terrible qui me gèle les doigts les pieds la bouche
je crains que le militantisme ne soit pas fait pour moi ni moi pour lui

douce après-midi
ma sœur tape des articles pour gault et millau
je revois mon programme de droit constitutionnel
ces trois dernières années d’errance n’auront pas été vaines
je comprends un peu mieux maintenant

soir train saint-leu
fridu et cendrine mes animaux


dimanche 16 février 1969

rêves terribles de feu et de mort
je suis brûlée vive et enterrée mais pas tout à fait morte
et de nouveau le feu
puis plus tard rêve de pierre bien sûr
je lui en voulais horriblement
mais de quoi au fond
symboles oniriques de rosemary’s baby
le bébé de gene
le mien
j’en aurais tellement voulu à pierre s’il m’avait fait un bébé
parce que ça aurait été ma faute et parce qu’il n’est plus là
de toute façon consciemment ou non je lui en veux
et ça me rend folle

à part ça neige

je m’engueule toujours avec maman qui m’énerve

je réétudie mon livre d’histoire de seconde et ça me passionne


lundi 17 février

neige sur vincennes
c’est très beau

fourquet à cestas a tiré sur ses deux gosses et puis sur lui quand ces salauds de flics ont donné l’assaut
aberration de la soi-disant justice bafouée paraît-il et la police ridiculisée par elle-même

philippe au cours de libertés publiques
philippe au restau u
michel trente secondes
philippe au cours de droit constitu
philippe à la bibliothèque
jusqu’à ce que je quitte la fac
décidément je suis au mieux avec les biscuits geslot et voreux

marianne au téléphone
puis j’appelle michel
on parle longtemps ça m’étonne en général les types n’aiment pas rester au téléphone

j’ai envie de travailler plus


mardi 18 février 1969

j’aurais aimé que hélène me coupe les cheveux mais quand j’arrive rue guisarde elle est dans son lit et pleure
peu à peu elle m’explique que yannis et elle vont se séparer
il est là aussi mais descend acheter des cigarettes
elle m’expose la situation
elle est à bout de nerfs
alors je me souviens trop de ma propre situation il y a un an maintenant et de l’attitude qu’a eue kiki avec moi quand elle m’a secouée pour me réveiller
j’aimerais que hélène se lève et vienne avec moi
il faut qu’elle parte même une seule nuit
mais je ne peux pas la forcer

ils se disputent
ils ont les mêmes réactions que pierre et moi

je me sens étonnamment forte mais ça me désole
c’est tellement vain

mais christian duc notre ami vietnamien adorable arrive
le courage de sourire et même de rire revient

quand je rentre je trouve kiki devant ma porte du boulevard poissonnière
elle passait là sans savoir que j’habitais là maintenant
elle s’invite avec yves et son copain d’auvergne serge déjà vu chez féraud
nous passons une excellente soirée
ma sœur a invité une collègue d’un certain âge olga qui revit et rajeunit au milieu de nous


mercredi 19 février

hier je me suis surprise à dire à brigitte de la boutique féraud qui m’appelait pour prendre rendez-vous pour la collection
mais je suis très heureuse de vivre
je n’aurais pas pu dire ça il y a un an
et kiki le sait qui a suivi mon évolution pour finalement me récupérer à l’hôpital

tout ce que je dois à kiki
tout
elle est heureuse de me voir enfin installée dans un appartement stable clair propre agréable et confortable
et puis seule enfin
sans des individus comme pierre ou ses frères qui me minaient

3h collection féraud rue du faubourg saint-honoré en face du palais de l’élysée
certains trucs que j’adore qui m’iraient très bien avec des contrastes de couleurs mais beaucoup de choses me semblent trop classiques pour féraud

je n’arrive pas à joindre gérard rychter
il faut absolument que je gagne de l’argent

europe soir
casamayor parle de cestas et de la justice


jeudi 20 février 1969

joli temps plein de soleil

hélène téléphone elle va bien
avec yannis ça va
ça ne me semble que partie remise
elle le sait mais ils ne peuvent pas se résoudre à une séparation

j’arrive à vincennes après quatre heures
à l’a g rémy tout chaud tout doux comme d’habitude
préparation de l’action de demain journée anti impérialiste

puis nous montons au cours sur marx et le marxisme
je connais une demi-douzaine de personnes déjà dont germinal l’anar ami de dany cohn-bendit connu il y a trois ans

après je vais au cours de sciences po avec une camarade journaliste un peu noire
michel arrive me voit ou ne me voit pas et se met de l’autre côté
je suis furieuse
mais je prends ma revanche quand philippe se dérange bruyamment et traverse tout l’amphi pour s’asseoir à côté de moi

ça n’a pas d’importance au fond

à l’entracte joël me rejoint aussi et michel vient dîner avec moi
nous restons ensemble très tard à la cafétéria
il est toujours très caustique


vendredi 21 février 1969

il fait beau merveilleusement beau et si doux
c’est un avant-goût du printemps

cours avec poulantzas
je me trouve en face de christian gaspard qui m’avait raccompagnée un soir au quartier il est un des membres valables du c a comité d’action avec glücksman salmon et quelques autres

puis bibliothèque où je retrouve certains types sympas de droit
michel arrive aussi
j’ai beaucoup de mal à travailler lénine

il fait beau
je suis très vibrante

le drapeau f n l front national de libération du sud vietnam flotte sur la fac dans un vent léger

brusquement je vois daniel l’ami de marianne traverser la bibliothèque et sortir
je le rattrape sans savoir pourquoi
il n’a pas vu marianne depuis longtemps
il me plaît soudain dans ce soleil avec le ciel bleu et rose comme ma robe
il dit que je ressemble à une petite japonaise
une amie passe et dit
oh tu es adorable comme ça


samedi 22 février 1969

je crois que je suis en train de tomber amoureuse
j’ai rêvé et rêvé de daniel
ça m’étonne
j’ai follement envie de lui
j’ai envie de vivre

j’écris très mal
j’entre sans doute dans une période qui ne me laisse pas de place pour écrire puisque je crève de vivre

dessiné aujourd’hui pas mal dans le soleil

vu ce soir sur les grands boulevards en bas de chez nous le film delphine de éric le hung avec dany carrel frédéric de pasquale et maurice ronet
juste agréable pas très profond et déprimant sur le milieu de la mode
quelques robes féraud qui m’iraient encore
un style des gestes une silhouette qui ressemblent à kiki ou à moi en plus ronde
une belle voiture des arbres du mouvement un homme


dimanche 23 février 1969

je voudrais
me marier
bientôt
entre les pommiers en fleurs
près des talus en primevères
à la petite chapelle de kermen
sur le chemin de la source

journée de ciel en nuances

piscine balade
mais trop de monde dans les rues
on rentre on goûte
et je m’endors comme un bébé

le soir je me mets au travail pour faire les devoirs sur les oppressions et la liberté demandés par casamayor pour demain
je me choisis un titre
répression garantie de la liberté
je travaille jusqu’à quatre heures et demie du matin
j’aime travailler la nuit ici quand le boulevard devient enfin calme

marcuse toujours lui
et il a soixante-dix ans


lundi 24 février 1969

mauvais réveil pas assez dormi et mal
je suis nerveuse et de mauvaise humeur ce qui m’arrive rarement
ma sœur est très gentille car elle pourrait m’envoyer balader
mais sa gentillesse m’agace encore plus

après son départ je fais de la gym pour me calmer
mais ça ne m’empêche pas d’avoir une gueule horrible

cours près de philippe
je reste nerveuse parce qu’il ne m’a pas proposé d’entrer dans son futur mouvement  politique comme il l’a proposé à d’autres
me croit-il non valable

puis beaucoup de gens au repas entre philippe toujours et rémy et mon petit anar d’un soir et puis vite marianne
mais où est daniel

et puis brice (Brice Lalonde)
même brice qui dit
tu es toute rose
je réponds toujours
ah

et yannis
et michel devant qui je passe très vite

cours avec philippe on s’entend bien et c’est passionnant
plus tard je le retrouve à la bibliothèque il discute avec un voisin

moi je m’avale en deux heures à peine les luttes de classe en france de marx et engels

puis philippe me parle de ses problèmes pour le mouvement et je comprends qu’il m’impliquait a priori dans son truc
je suis flattée mais il me laisse toute liberté d’adhésion ou non à ce nouveau parti socialiste destiné à rajeunir le s f i o section française de l’internationale ouvrière
simplement il refusait de me recruter comme d’autres

puis longtemps il me parle de ses problèmes
ça m’ébranle ça m’inquiète un peu ça me flatte aussi
est-ce mon physique qui lui donne cette confiance en moi
mon physique de petit page comme il dit

je n’ai pas vu daniel le soir
peut-être n’était-ce qu’une illusion entre deux rayons de soleil et un fragment de ciel


mardi 25 février 1969

mardi long et lent
je perds beaucoup de temps à feuilleter des livres dans les libraires proches de la maison dont la librairie nouvelle en bas de l’humanité voisine
puis tardivement je me lance dans un bouquin d’histoire
je n’ai pas fait grand chose
zut


mercredi 26 février 1969

je me réveille trop tard pour aller au cours de rouvier mais je m’en fiche
son cours est hors sujet
je préfère rester étudier l’histoire du sort des paysans avant de foncer à vincennes où j’écoute pendant deux heures sans relâche le cours sur la lutte des classes et le 18 brumaire
enfin je suis l’histoire j’en comprends le sens tout s’éclaire

ensuite le cours de poulantzas sur la théorie marxiste du travail me paraît évident
il m’aura fallu deux ans de droit et un de sorbonne pour comprendre ça

puis au restau u marianne qui s’étonne de me trouver toujours aussi pimpante et daniel arrive
j’aime le regarder droit dans le visage au cœur des yeux
j’aime son autorité
j’aime moins la présence de marianne parce que je la gène malgré elle


jeudi 27 février 1969

margot ma cousine me réveille au téléphone elle est à paris c’est formidable
elle arrive vers midi et demie toujours en retard
je suis ravie de la revoir

elle m’accompagne chez le dentiste et en m’attendant va se balader du côté de la sorbonne

puis nous allons vers la rue d’assas attendre simon à l’i s e p institut supérieur d’électronique de paris

en chemin une douleur commence à envahir mes muscles du dos puis des épaules et enfin de la poitrine je respire avec peine et quand je m’assieds à l’école électronique c’est la crise d’asthme
la vieille secrétaire douce et dynamique m’offre du rhum et du thé
de l’alcool comme marcel proust quand il prend le train pour balbec avec sa grand-mère

simon est en cours

en attendant le bus je suis obligée d’entrer dans une boutique
la fille est aussi très attentionnée
je retournerai lui acheter des pulls

la douleur cette nuit persiste encore
j’ai affreusement envie de vivre
pas de mourir


vendredi 28 février 1969

j’ai mal toujours mal
chaque mouvement chaque souffle est une torture
je dois pourtant aller à maubert porter des trucs pour gault-et-millau
je grelotte je transpire
j’ai mal au dos

je rentre enfin
après un œuf à la coque et un yaourt je m’offre un whisky à l’aspirine et je m’endors

le soleil erre sur les murs
je voudrais
je veux
daniel

je me sens perdue
j’ai mal
rien n’a d’importance
dans vingt jours je l’aurais peut-être oublié
mais peut-être aussi
l’aurais-je
aimé


Écrit en février 1969,

Gaelle Kermen, Kerantorec, le 28 février 2019


69-lettre-Occupation-2
Recto de la lettre recommandée du restorat arrivée en retard en raison du déménagement de l’île Saint Louis au 10 boulevard Poissionnière.
69-lettre-Occupation-1
Un seul feuillet plié et agraffé pour être sûr qu’on avait reçu la lettre recommandée.

Maquisards du Bois de Vincennes, Gaelle Kermen, 2011 books2read.com/u/brG76M


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50 ans après Mai 68 #3 Vive Mai 2018

Situation au printemps 2018

« La situation politique est excellente. »

C’était un slogan maoïste autodérisoire des années 68-70 !

Jamais elle n’a été pire depuis que je suis consciente de la res publica.

Jamais nous n’avons connu de telles disparités de fortune.

Le fondateur de Microsoft, Bill Gates, aurait pu à lui seul payer la dette de la Grèce. Il aurait d’ailleurs dû le faire, eu égard aux droits d’auteur qu’il devait aux Grecs pour avoir utilisé un de leurs mots dans sa marque.

Si les dirigeants de la SNCF n’étaient pas payés des sommes folles par rapport aux salaires des cheminots, la « dette » serait moins abyssale. Ils et elles devraient être les premiers et les premières à proposer de la résorber s’ils étaient des citoyens et des citoyennes responsables et dignes. Les cheminots n’y sont pour rien. Comment comparer leur salaire de moins de 2 000 euros avec les 50 000 euros des dirigeants qui ont mal géré la situation ? Des dirigeants qui osent demander aux plus fragiles de mettre la main à la poche, parce qu’eux-mêmes ont fait évader leurs capitaux dans des paradis fiscaux ?

Que devient ce monde ?

Le problème est le même dans les médias. Comment des journalistes stars payés 50 000 euros par mois peuvent-ils rendre compte de ce que vivent des gens avec moins de 1 500 euros par mois ?

Alors, arrêtons de dresser des populations les unes contre les autres en les culpabilisant. Ce sont les dirigeants les coupables. Le jour où les gens qui nous gouvernent géreront leur budget public aussi bien que j’ai géré la pénurie du mien, je leur accorderai quelque confiance. Le seul politique a qui j’accorde quelque crédit est Jean-Luc Mélenchon, le seul candidat présidentiel dont la déclaration de patrimoine était claire et nette.

La campagne présidentielle de 2017 m’a politisée comme jamais je ne l’avais été depuis que je vote. J’ai rejoint le mouvement de la France Insoumise en m’inscrivant sur la plateforme en ligne, je suis tous les événements et campagnes lancées par ce vecteur de communication. Moi qui m’ennuyais toujours en regardant les séances de l’Assemblée, je me régale à écouter les 17 parlementaires du Groupe de la France Insoumise, qui sont pour moi les Gaulois du Petit village résistant contre les armées de César. Moi qui n’ai aucun souvenir de mes propres députés, à part Louis le Pensec devenu ministre de la Mer sous Mitterrand, je les connais toutes et tous et je sais que la relève est assurée après Mélenchon. Sa dernière mission est de nous conduire à la VIe République, après il pourra rentrer chez lui, dans sa petite maison que j’imagine comme celle de Maigret au bord du Loing. Il a fait le job, comme disent les Québécois.

Certes, je ne suis pas d’accord avec toutes les prises de position de Mélenchon, je trouve même, après avoir écrit ce livre, qu’il est trop consensuel, trop civil, trop urbain, trop parlementaire sans doute. Il me semble qu’il faut arrêter de balader les gens de manifestations en marches gentillettes. Il faut appeler à la grève générale, paralyser le pays comme en Mai 68, aller au bout de ce qui a été commencé depuis le 22 mars. Seul ce rapport de forces obligera le pouvoir à arrêter ses errances.

Mais je le crois capable de reconnaître ses erreurs et d’évoluer dans ses analyses. Il est capable de conduire le pays vers une nouvelle constitution. En 2018, nous célébrons aussi l’anniversaire de notre actuelle constitution. Soixante ans, c’est trop long. Les dérives monarchiques du Premier communiant et de sa Première cagole ne sont plus tolérables au « château ».

 

60 ans de constitution, ça suffit !

1 an de Macron, ça suffit aussi !

Jean-Luc Mélenchon est prêt et il a su s’entourer de gens compétents, plus soucieux du bien commun que de se remplir les poches.

Un détail, entre bien d’autres, me donne confiance en lui : il est le seul à avoir su gérer ce qu’il a gagné pendant sa carrière d’élu. Les autres ont bradé notre argent. Macron a gagné des fortunes et on ne sait pas ce qu’il en a fait. Mélenchon est le seul à qui je confierai les clés de la Maison France les yeux fermés. Lui saura gérer les ressources du pays en bon père de famille.

J’espère juste qu’il saura se débarrasser des ors et pompes de la République qui semblent rendre fous tous ceux qui les touchent !

C’est la première fois de ma vie que je me sens concernée par un mouvement politique, La France Insoumise, au beau symbole phi, parce qu’il est humaniste, écologiste et pacifiste.

Je m’y sens bien, comme chez moi, parce qu’il propose le monde que j’ai tenté de construire à mon simple niveau, en militant au quotidien par de petits gestes.

Jusque-là, j’avais le sentiment de ne pas exister pour les gouvernants. Je vivais avec la moitié du seuil de pauvreté. J’étais invisible. Jamais je n’avais l’impression qu’on s’adressait à moi. Mais je vivais bien dans ma propre bulle et je me satisfaisais de ce que j’avais, trouvant l’harmonie dans mes actions quotidiennes.

Depuis la campagne de 2016-2017, j’ai retrouvé en plus ma dignité de femme pensante et responsable. Chaque discours de Jean-Luc Mélenchon fait appel au don du meilleur de soi-même pour contribuer au progrès commun. À moi, il transmet la force de faire ce que je connais le mieux : écrire.

J’écris en liberté, délivrée des contraintes de l’édition traditionnelle.

J’écris pour aider mes camarades francophones à utiliser le logiciel anglais Scrivener pour leurs écritures. Nous construisons la communauté d’écriture dont je rêvais en lisant Kerouac autrefois.

J’écris pour transmettre mon témoignage éclairé sur les décennies qui passent pour en tirer la substantifique moelle rabelaisienne et aider à prendre conscience des évolutions en évitant les régressions.

Or, nous sommes en pleine régression. Le Premier communiant qui prétend diriger la France nous fait revivre dans les années 50. À l’éclairage des événements de Mai 68, il est temps que Mai 2018 arrive !

Le 22 mars 2018 a été une réussite

Les premières manifestations du printemps 2018 ont commencé le 22 mars 2018. Elles ont vu plus de cheveux d’argent que jamais. Les soixante-huitards sont de nouveau dans la rue. Le sursaut s’accomplit après la sidération des premiers mois de magistrature macronienne.

Mais les médias pervertissent intentionnellement les messages. Les sujets sur les manifestations ont été occultés par la mise en examen d’un ancien Président de la République la veille et par un attentat terroriste le lendemain.

De quoi détourner l’intérêt médiatique des manifestations.

De quoi penser aussi que tout est téléguidé, orchestré, scénarisé, pour faire accepter par le peuple des projets liberticides.

Ne croyons pas que les lois sécuritaires antiterroristes nous protègent. Bien au contraire, elles peuvent s’appliquer à chacun et chacune d’entre nous, même quand nous n’avons encore rien fait !

La protection policière n’a pas empêché l’assassinat de Cabu et Wolinski, nos grands-frères dessinateurs qui nous ont élevés au fil des décennies, à Hara-Kiri d’abord, Charlie Hebdo ensuite. Aucune protection ne les a empêchés de mourir dans un bain de sang avec leurs gardes du corps. Depuis leur mort et celle de leurs camarades, la peur est tombée de mon corps et de mon esprit.

Ce n’est pas en mettant la police partout que nous sommes protégés. Bien au contraire, cet attentat a été le prétexte pour renforcer les lois d’état d’urgence désormais inscrites dans le droit commun, des lois liberticides qui s’appliquent plus contre les militants que contre les terroristes. Car à voir les atrocités qui sont arrivées ensuite le soir du Bataclan à Paris ou le jour du 14 juillet à Nice, il n’est pas évident que le pays ait été protégé par la perte de nos libertés. Attiser la peur de l’autre permet à l’État d’asseoir son pouvoir de dictature.

Je suis d’un naturel optimiste, mais le manque de déontologie de l’État et la collusion des médias au mépris de la séparation des pouvoirs me rendent suspicieuse, méfiante et critique. Je ne crois plus aucune version officielle.

Aussi je ne regarde plus les médias traditionnels, je fais ma revue de presse quotidienne par les abonnements à des citoyens qui me donnent à voir en direct ce qui se passe réellement.

Je partage sur Twitter et Facebook beaucoup de vidéos prises sur le vif. Je vois des vidéos qui n’ont pas été modifiées, pas montées, pas tronquées. Je les vois en entier. Comme je me lève très tôt en pleine nuit, je vois des choses qui parfois sont complètement modifiées ensuite dans la journée quand les médias en parlent.

Mes amies qui regardent encore la télé n’ont aucune idée de ce que je vois et apprends tous les jours. Elles me disent souvent : « Mais ils n’en ont pas parlé à la télé ! » ou « France Inter n’a rien dit de ça, au contraire, etc. ».

Le fossé de la communication s’est creusé, mais les outils technologiques nous permettent de transmettre la réalité. J’essaie de contrer les versions médiatiques et officielles, à ma mesure, je fais la part à ma portée. La part du colibri. Mon éthique me l’impose. C’est un devoir de rétablir la vérité. Ce qui est juste est juste, rien d’autre ne compte.

Heureusement, rien n’est jamais perdu

Aucun expert, aucun spécialiste, aucun politique n’avait prévu les deux événements qui ont marqué le plus ma vie en soixante-douze ans au moment où j’écris ces lignes : Mai 68 et l’Internet. Je viens de parler de Mai 68 et de son importance. Je prévois un autre ouvrage sur l’impact de l’Internet dans nos vies.

Aucun professeur n’avait enseigné l’Internet à ses élèves. La société s’est adaptée et a évolué sous l’effet des pionniers et des avant-gardes, des gens comme moi et tous ceux qui ont cru en ce nouveau vecteur de communication. Pourtant, les médias nous faisaient croire que c’était un gadget, puisqu’en France nous avions le Minitel. Certes, mais l’Internet était plus ouvert.

J’ai été traitée de folle quand j’en ai parlé en 1995. J’ai laissé dire et je me suis organisée pour y accéder, avec mes petits moyens bien gérés. Et j’avais raison. Certains se sont excusés plus tard de ne pas m’avoir crue.

Toute ma vie, j’ai affronté des conditions matérielles difficiles, parfois extrêmes, sans solution apparente. Si j’avais dû attendre d’avoir devant moi les budgets nécessaires à ma survie, je me serais découragée. J’ai survécu, j’ai avancé un pas après l’autre en gardant mes projets en tête et j’ai pu accéder à la vie dont j’avais toujours rêvé. En vivant à mon rythme, j’ai même récupéré ma santé et je suis en meilleure forme que je ne l’étais il y a cinquante ans.

Tout est possible à qui reste de bonne volonté.

Les ressentiments sont des pertes de temps.

Restaurons l’harmonie en nous et le reste suivra.

Mon message sera sans doute naïf pour beaucoup. Mais mon expérience étaye mes théories. J’ai vu des gens pleurer d’avance sur des problèmes qui n’arriveraient jamais, pleurer avant d’avoir mal et ne jamais oser vivre leur vie. On ne peut pas tout prévoir dans la vie. Mais on peut faire confiance aux forces essentielles pour nous aider à trouver les bonnes solutions en nous. Quand les problèmes arrivent, il est temps de bander nos arcs pour tirer les flèches au centre de la cible.

Le reste est gaspillage d’énergie, perte de temps et d’argent.

  • Faire confiance à la vie.
  • Donner le meilleur de soi-même.
  • Partager son savoir et ses ressources avec les autres.
  • Rester solidaires.
  • Ne pas laisser quelques-uns vampiriser le plus grand nombre.
  • Rester vigilant sur les Libertés publiques !

Gaelle Kermen,
Kerantorec, écrit en avril 2018, publié sur ce blog le 20 janvier 2019

Extrait de Des pavés à la plage Mai 68 vu par une jeune fille de la Sorbonne, disponible en tous formats numérique et sur broché en impression à la demande (deux formats : normal et grands caractères)


Mon bilan de Mai 68 pour comprendre le mouvement des Gilets jaunes 1 : qu’est devenu Bablon?
Mon bilan de Mai 68 pour comprendre les Gilets jaunes 2 : l’échec de Mai 68
50 ans après Mai 68 #1 : l’illégitimité du régime
50 ans après Mai 68 #2 : le réussir en 2018
50 ans après Mai 68 #3 Vive Mai 2018
50 ans après Mai 68 #4 Changer la vie


gk-giletjauneGaelle Kermen est l’auteur des guides pratiques Scrivener plus simple, le guide francophone pour Mac, Windows, iOS et Scrivener 3, publiés sur toutes les plateformes numériques.

Diariste, elle publie les cahiers tenus depuis son arrivée à Paris, en septembre 1960. Publications 2018 : Journal 60 et Des Pavés à la plage Mai 68 vu par une jeune fille de la Sorbonne.