50 ans après Mai 68 #2 : le réussir en 2018

Les valeurs de l’état ne sont plus garanties

L’élection présidentielle nous obligeait à voter Emmanuel Macron pour faire barrage à l’extrême droite incarnée par Marine le Pen. Quiconque osait ne pas l’affirmer était rejeté dans les bas-fonds, balayé vers les caniveaux, moqué, vilipendé, ostracisé, nié.

Un an plus tard, je suis convaincue que Marine le Pen n’aurait pas pu faire pire. Elle avait le mérite d’avancer à visage découvert. Nous connaissions l’ennemi. Le président des très riches a avancé masqué, il a toujours eu un discours biaisé, truqué et déloyal vis-à-vis du peuple piégé. Un peuple, abruti par des médias vendus au capital, mais quand même subventionnés par l’argent public, a été convaincu de voter pour le Premier communiant au motif qu’il fallait empêcher l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir.

Comme je ne me laisse pas influencer par les organes de presse officiels, je n’ai pas suivi cette analyse fallacieuse. J’ai donc voté deux fois pour Jean-Luc Mélenchon aux deux tours de l’élection présidentielle. J’avais gardé son bulletin de premier tour. Je savais que mon bulletin serait nul, mais je serais au moins en paix avec ma conscience, la seule à qui j’ai des comptes à rendre.

Quand je vois les horreurs perpétrées au quotidien par un président illégitime, je me réjouis de n’avoir pas voté pour lui. Et si Mélenchon m’avait demandé de voter pour Macron, je serais moins laudative que je ne le suis en ce moment.

Pour empêcher un mal possible, on nous a imposé un mal abusif. Les médias ne sont plus fiables. Les valeurs de l’État ne sont plus garanties. Il est temps de réagir.

France, réveille-toi, le vieux Monde est derrière toi !

La diversité est une richesse

Qui connaît un peu l’Histoire sait que la France s’est construite sur l’immigration. Le monde s’est construit sur l’immigration. L’humanité s’est construite sur l’immigration.

Le repli sur soi est solution temporaire de survie, mais à terme assurance de sclérose et de mort. Sans diversité, un milieu s’appauvrit et finit par disparaître.

En rejetant nos semblables, nous nous condamnons à mourir. En les acceptant, en les accueillant, en les protégeant, c’est nous-mêmes que nous secourons. La diversité est la richesse du genre humain comme des règnes animaux ou végétaux.

Je viens d’une famille nombreuse. Mon père gagnait peu d’argent, 600 francs selon mes souvenirs avant Mai 68, petit employé de surveillance à la librairie Hachette et aux Nouvelles Messageries de la Presse Parisienne, il en gagnait plus de 1 000 francs après les accords de Grenelle. Rien que pour ce changement de niveau de vie matérielle, je peux témoigner que Mai 68 a été une avancée sociale majeure dans l’Histoire de la France.

Mais l’argent n’était pas le principe premier de la famille. Maman disait quand nous amenions des amis et amies à la maison : « Quand il y en a pour quatre, il y en a pour cinq ! Quand il y en a pour huit, il y en a pour dix ! »

J’ai retenu la leçon. Le partage est toujours plus que la somme de ce qu’on croit posséder. Le partage est source de richesse et non d’appauvrissement.

Voir la vie à l’aune de la mathématique est se limiter avec aigreur.

Partager le peu qu’on a est un bonheur sans frontière.

Le sinistre de l’Intérieur calcule que l’afflux des migrants représente la valeur d’une ville chaque année.

Je doute que ses calculs soient valables. La vie humaine ne se résume pas à des calculs économiques. Elle est plus généreuse que la stricte comptabilité, qui ne fait que mesurer des moyens matériels au mépris des formidables forces spirituelles qui peuvent se libérer si on ne bloque pas les flux d’énergie.

On ne calcule pas ce qu’on partage. Et on trouve ce qu’il faut pour nourrir ses proches et ceux qui en ont besoin. Quel que soit le niveau de revenus, on peut se débrouiller.

Comment rejeter nos semblables ? Nous sommes frères et sœurs d’une même planète. Nous ne sommes pas obligés de vivre tous ensemble, toujours, mais nous pouvons au moins respecter les autres pour nous respecter nous-mêmes. C’est une garantie de survie.

Il s’agit de remettre l’imagination au pouvoir, car laisser les technocrates et les oligarches s’en occuper, c’est aller au casse-pipe comme en Grèce. Si nous laissons la situation actuelle aller au bout de sa logique, nous allons vivre comme les Grecs dans très peu de temps.

Honte à celles et ceux qui nous gouvernent en prétextant le contraire.

Mais cela ne peut pas se prolonger indéfiniment. Un jour, il faudra rendre des comptes.

Quand une situation est mauvaise Il faut la changer

J’ai l’impression d’être encore dans les années 1950 quand j’entrevois ce président cinquante ans après les événements de Mai 68. Nous avions l’histoire derrière nous avec le Général De Gaulle. Il incarnait encore la Libération du pays et, même si dix ans de pouvoir suffisaient, nous gardions du respect pour l’homme qui incarnait l’État en une majesté bien comprise.

Là, quel respect pouvons-nous avoir devant le Premier communiant des années 50 ?

Lui qui dit des énormités injurieuses à chaque intervention non écrite par une plume négrière.

Lui qui croit faire des bons mots sur le dos des Comoriens, des gens qui ne sont rien, des ouvrières illettrées, des fainéants ou des envieux.

Lui qui semble chaque fois si satisfait de lui-même qu’il en devient stupide.

Que va devenir notre pays en de si mauvaises mains ?

Les forces de l’ordre, que l’on voit partout désormais, vont-elles longtemps continuer d’appliquer des ordres odieux contre les étudiants ou les zadistes ?

Un État qui traite si mal sa jeunesse perd le peu de légitimité qu’elle semblait avoir.

Quel crédit pouvons-nous accorder à un président aux dents longues qui parle d’optimisation fiscale quand on l’interroge sur la fraude et l’évasion des capitaux ? Quel respect accorder à quelqu’un qui a toujours trahi, ses amis comme ses propres engagements ?

Quand une situation est mauvaise, il faut la changer.

En Mai 68, il semble que les forces de l’ordre aient résisté aux ordres, dans l’armée et la police. On a évité des drames.

En mai 18, que les forces de l’ordre se réveillent ! Il est temps de tout arrêter. On peut s’étonner qu’il y ait un tel budget pour les équipements des forces de l’ordre quand il n’y en a pas assez pour les hôpitaux ou les maisons de retraite. Quand on dira aux policiers, qui attaquent les universités, les gares et les ZAD, qu’il n’y a plus d’argent pour payer leurs primes, peut-être même pour payer leurs salaires, ou garder leur statut spécial, j’espère qu’il se réveilleront ! On entend déjà des grondements.

Insoumission et résistance doivent être les maîtres-mots pour nous sortir de cette situation qui va être dramatique si on continue sur cette lancée.

Comme disait Gébé dans L’an 01 : « On arrête tout, on réfléchit et c’est pas triste ! »

En Mai 68, les jeunes se sont rebellés. Les ouvriers ont suivi. Les syndicats ont négocié. Les salaires ont augmenté. Une quatrième semaine de congés payés a été accordée. La vie a changé. Les relations humaines se sont modifiées.

Un slogan des manifestations du printemps 2018 est : « Quand tout sera privé, nous serons privés de tout. »

À quoi servira l’État quand tout aura été privatisé ?

Quand tout sera privé, sera-t-il possible à un dictateur d’acheter aussi l’État pour le privatiser ?

C’est l’autoroute que nous lui déroulons, si nous laissons faire ces privatisations généralisées de nos services publics.

Il faut se battre contre les iniquités de ce nouveau régime monarchique.

Le général De Gaulle, avant d’être le sauveur de la France, avait été hors-la-loi sous le régime de collaboration du maréchal Pétain. Ce fut le cas de Nelson Mandela et d’autres combattants des luttes pour leurs pays.

Ne l’oublions jamais : avant d’être légitime, il faut parfois résister au pouvoir en place. Il est temps de se réveiller de ce cauchemar.

Vive Mai 2018 !

Élément déclencheur : l’intervention des CRS dans l’Université

Pour qu’il y ait révolution, il faut un élément déclencheur.

Les violences policières ont été l’élément déclencheur des événements de Mai 68. Elles ont choqué tout le monde, les voisins des quartiers des barricades, les ouvriers dans les usines, tout le monde s’est senti concerné et tout le monde a réfléchi à ses conditions de travail et de vie.

La grève générale a été suivie par dix millions de salariés qui ont réussi à faire plier le régime, à le faire asseoir à une table pour obtenir des acquis sociaux sur lesquels le Premier communiant des années 50 entend revenir par ordonnances et pressions multiples dans tous les secteurs d’activité.

Lorsque je me suis inscrite à la fac de droit d’Assas en octobre 1964, la documentation jointe à mon carnet universitaire expliquait que seul le doyen de l’Université pouvait faire entrer les forces de l’ordre dans les bâtiments.

J’avais été surprise qu’on envisage de faire entrer la police à la fac.

Pour nous, ce n’était pas envisageable. L’Université et l’Église étaient des zones protégées, des asiles de sécurité.

Aussi, à Nanterre en janvier 68, les étudiants sont-ils devenus « enragés » quand ils ont vu entrer des CRS dans l’Université.

L’occupation de la tour s’est organisée spontanément le 22 mars à cause de la mobilisation policière impressionnante dans les locaux.

Plus tard, le doyen Grappin ferme l’université le 2 mai.

Le 3 mai, rendez-vous est donné à la Sorbonne, pour une Assemblée Générale.

Le doyen appelle encore les forces de l’ordre. Et tout explose ! Plus rien n’est maîtrisé. Rien n’avait été prévu par les dirigeants étudiants. Tout est spontané.

Comme à Nanterre en janvier, à l’entrée des CRS une manifestation spontanée se déclenche près de la Sorbonne, appuyée par les lycéens qui sortaient du lycée voisin, Louis le Grand.

Le soutien de la population locale confirme la thèse guévariste de la guerre de guérilla.

La femme du proviseur de Louis-le-Grand me le racontera l’été 69 lors du mariage d’une amie d’enfance au Pouldu, dont j’avais créé la robe. Ils avaient rouvert les grilles pour faire entrer les manifestants.

En 1973, lors d’une retraite d’écriture dans une abbaye savoyarde, une nonne de la Congrégation religieuse non loin du Pot de fer me racontera la nuit du 10 mai dans le quartier autour de la rue Gay-Lussac, lorsque les portes de la chapelle avaient été ouvertes pour que les étudiants puissent se mettre à l’abri des violences policières. Ils avaient respecté l’office des matines des moniales.

Les deux militants du Comité d’Occupation de la Sorbonne, Rabinovitch et Bablon, précisent bien qu’ils n’ont pas supporté de voir la police à la Sorbonne ! Certes, ils étaient engagés dans le militantisme depuis la guerre d’Algérie, mais cette vision leur était intolérable. Les CRS à la fac étaient le symbole de l’oppression. On ne pouvait l’accepter.

Le problème au printemps 2018 est que les violences policières sont devenues la norme quotidienne et que la population est en état de sidération. Que certains trouvent cela normal me choque encore plus ; cela veut dire qu’on s’habitue à l’anormalité des comportements, chemin rapide vers une dictature acceptée, vers une servitude volontaire.

Chaque jour, je visionne en direct les vidéos tournées par une jeune zadiste courageuse, Armelle Borel, juriste, qui nous montrent et nous expliquent le quotidien de l’occupation policière du bocage. Je suis scandalisée. Mais certaines personnes trouvent cet état de fait normal !

Non, cela ne peut pas être normal.

Victor Hugo déclarait à l’Assemblée législative en avril 1851 après le coup d’État du petit Napoléon : « Ce gouvernement, je le décris d’un mot : la police partout, la justice nulle part ! »

C’est devenu un slogan de Mai 2018 : « Police partout, Justice nulle part. »

On en est au même point. Nous avons un petit Napoléon, qui, souffrant d’un complexe d’impuissance, ne peut s’imposer qu’en faisant appel à des forces policières.

Pour en finir avec Mai 68 ? Le réussir en 2018 !

Dans le Gardian, journal de la presse anglaise qui n’est pas à la solde du pouvoir français comme le sont les organismes de presse en France, je vois une équation :

Fillon + Le Pen = Macron

On voulait éviter les deux premiers.

On a les trois pour le prix d’un.

Mai 68 n’était qu’une crise adolescente, la maladie infantile du capitalisme. Maintenant que le néo-libéralisme nous étrangle, il est temps de tirer les leçons de l’histoire.

Je suis étonnée qu’il n’y ait pas plus de débordements dans les manifestations.

Je suis surprise qu’il n’y ait pas encore d’émeutes.

On ne peut imaginer notre pays supporter un tel rouleau compresseur pendant plusieurs années.

Tenir bon.

Oui, pour en finir avec Mai 68, il faut le réussir en 2018 !

Gaelle Kermen,
Kerantorec, écrit en avril 2018, publié sur ce blog le 20 janvier 2019


Mon bilan de Mai 68 pour comprendre le mouvement des Gilets jaunes 1 : qu’est devenu Bablon?
Mon bilan de Mai 68 pour comprendre les Gilets jaunes 2 : l’échec de Mai 68
50 ans après Mai 68 #1 : l’illégitimité du régime
50 ans après Mai 68 #2 : le réussir en 2018
50 ans après Mai 68 #3 Vive Mai 2018
50 ans après Mai 68 #4 Changer la vie

Extrait de Des pavés à la plage Mai 68 vu par une jeune fille de la Sorbonne, disponible en tous formats numérique et sur broché en impression à la demande (deux formats : normal et grands caractères)

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gk-giletjauneGaelle Kermen est l’auteur des guides pratiques Scrivener plus simple, le guide francophone pour Mac, Windows, iOS et Scrivener 3, publiés sur toutes les plateformes numériques.

Diariste, elle publie les cahiers tenus depuis son arrivée à Paris, en septembre 1960. Publications 2018 : Journal 60 et Des Pavés à la plage Mai 68 vu par une jeune fille de la Sorbonne.

50 ans après Mai 68 #1 : l’illégitimité du régime

 

Illégitimité de l’élection présidentielle de 2017

50 ans plus tard, comment se reconnaître dans Daniel Cohn-Bendit ou Romain Goupil, devenus des soutiens d’Emmanuel Macron, qui ne sera jamais mon Président ? Son apparente innocence ne m’a pas abusée et mon intuition ne m’a jamais trompée.

La dernière Une du Libération sorti le samedi matin, la veille du premier tour, alors que la campagne était terminée depuis minuit, nous donnait une injonction : « Faites ce que vous voulez, mais votez Macron »

Cette Une de Libé à elle seule discrédite la légitimité du résultat.

Personnellement, il m’était impossible de me laisser dicter un choix de vote. Par essence, on n’est plus en démocratie quand un vote est imposé à une population.

Le samedi après-midi, toujours en dehors de la campagne électorale, les contribuables gagnant plus de 2 500 euros ont été contactés par téléphone avec un message de Macron les invitant à voter pour lui. C’était le cas de l’amie romancière qui était avec moi le jour du vote. Rien que ce message aurait dû invalider l’élection présidentielle. Surtout si l’on peut supposer que le ministre de l’Économie Macron avait utilisé les ressources de son cabinet pour préparer sa campagne présidentielle, autre cause d’invalidation de l’élection, avec bien d’autres exactions pour l’instant couvertes par les différents organismes officiels. Le régime actuel aura des comptes à rendre et ils seront sévères.

Lors du résultat du premier tour, nous étions devant l’écran de mon ordinateur sur une chaîne publique lorsque nous avons vu le Premier communiant des années 50 prendre le pouvoir en direct. Nous n’oublierons pas de sitôt le regard qu’il a lancé. Son regard de serpent basilic, menaçant, balayant la salle, n’augurait rien de bon.

Quinze jours plus tard, nous étions encore ensemble quand le résultat lui donnait 64% des voix après le calcul réducteur ne tenant pas compte des douze millions d’abstentions ni des six millions de votes blancs ou nuls. En fait, le président était élu par 17% de la population votante, loin du résultat final publié, lui ôtant toute légitimité pour un futur programme. Surtout quand on calcule que le total des abstentions et des votes blancs ou nuls était plus élevé que les votes Macron !

Nous venions donc d’apprendre qu’il était élu avec 64 % des voix. Soudain, l’homme s’est figé. Sous nos yeux, il s’est transfiguré en commençant son allocution. On aurait dit un robot débitant un discours d’automate. Il venait de se transformer en une poupée Barbie, disons Ken, dont la voix aurait été enregistrée sur cassette.

Que se passait-il ? Nous nous regardions.

Soudain, j’ai compris. Le Premier communiant des années 50 lisait son texte sur un prompteur.

Comment faire confiance à quelqu’un qui a besoin d’une plume pour écrire ses discours ? On est loin d’un général De Gaulle ou d’un Mitterrand depuis que les politiques ont besoin de plumes ou de nègres comme on disait avant.

Et là, j’ai regretté Mélenchon et ses magnifiques discours salvateurs, rafraîchissants comme des eaux vives, que j’avais suivis pendant toute la campagne présidentielle avec passion. Ah ! qu’il aurait été beau le premier discours de Mélenchon, élu Président ! Lui n’a pas besoin qu’on lui écrive son texte sur un prompteur pour avoir des idées. Lui sait galvaniser son public. Lui sait parler à nos cœurs fatigués et réveiller le meilleur de nous-mêmes.

Le meilleur de moi-même, il me l’a fait comprendre au fil de la campagne et il continue à le révéler avec ses camarades de la France insoumise à l’Assemblée nationale enfin sortie de sa torpeur acceptée. Le meilleur de moi-même, c’est l’écriture et je la révèle enfin après soixante-dix ans. Grâce à Mélenchon !

Les élections sont illégitimes. Je ne croirai jamais qu’un candidat qui n’avait pas de programme et ne remplissait pas ses salles à plus de trois ou quatre milliers de participants puisse avoir remporté plus de suffrages qu’un candidat dont le programme était prêt depuis des mois (L’Avenir en commun) et dont nous suivions les discours avec enthousiasme dans des salles archi pleines, sur Facebook et YouTube à plusieurs centaines de milliers de vues.

Les médias ont justifié le vote de Macron par le risque lepeniste d’extrême droite. Ils l’ont fait en manipulant l’opinion de la façon la plus basse possible.

Autrefois, en fac de droit, on nous disait qu’il suffisait de lire le journal Le Monde tous les jours pour avoir nos examens. Ce ne doit plus être le cas. Même Le Monde a baissé en qualité et surtout en neutralité. Quant à Libération créé après Mai 68, il est devenu la propriété d’organes de presse achetés par des milliardaires, qui assoient ainsi leur pouvoir, mais ne sont pas là pour informer le peuple. La presse traditionnelle n’est plus fiable et c’est un drame pour la démocratie.

On ne crée le buzz sur les réseaux qu’en commentant des phrases sorties de leur contexte et leur faisant dire toute autre chose. Les journalistes, ou plutôt les animateurs, ont passé leur temps à imposer une pensée unique, peu démocratique : il fallait élire Macron pour barrer la route à Marine le Pen.

Un an plus tard, on voit où cela nous a menés. La situation est bien pire que celle que Marine le Pen aurait pu mettre en pratique. En prime, nous avons Fillon ! Au secours !

Nous avons laissé se recomposer le système des castes du régime hindouiste ou de l’ancien régime. Pour quelques brahmanes protégés, nous sommes devenus des millions d’intouchables. Pour quelques seigneurs, nous sommes redevenus des serfs corvéables à merci. Il est temps de refaire la Révolution !

Je suis effrayée par la violence ambiante

Lors de la campagne présidentielle de 2017, la violence des médias s’est révélée d’une cruauté terrible envers Mélenchon. J’ai vu des déferlements de haine se propager par des scènes médiatiques relayées sur Twitter et Facebook, mes sources d’information principales, qui ne me donnaient pas envie de passer mon temps devant les émissions télévisées concernées. Après en avoir regardé quelques-unes en direct, je suis sortie de là dégoûtée, nauséeuse et inquiète pour l’équilibre de Mélenchon.

Je ne faisais jamais la même interprétation des discours de Mélenchon que les « experts » médiatiques. J’avais l’avantage de les regarder intégralement, je ne me contentais pas d’extraits sortis du contexte pour trouver la petite phrase qui fait le buzz. Je n’échangeais pas des brèves de comptoir au Café du commerce.

Lors de la campagne présidentielle de Mélenchon, j’écoutais tous ses discours, j’organisais mes emplois du temps en fonction de ses déplacements, puis je partageais mon enthousiasme avec quelques personnes et quelques groupes. Je me sentais de nouveau de quelque part. Je reprenais confiance en la Res Publica. Enfin ! Après des décennies de décalage avec un monde où je devenais une autiste sociale, je retrouvais enfin ma dignité de femme pensante.

Ses discours, traitant chaque fois d’une thématique, mériteraient le prix Nobel de Littérature. Maintenant que mon cher Bob Dylan, que j’appelais déjà en 1966 le « Shakespeare de notre époque », a obtenu ce prix ultime, je me prends à rêver que Mélenchon l’obtienne à son tour. Winston Churchill l’a eu pour ses discours de guerre, Mélenchon peut y prétendre pour ses discours de campagne.

La violence qui s’abat sur lui en déformant ses propos est indigne. Chaque insulte faite à Mélenchon m’atteint et me blesse personnellement. Je suis malheureuse pour lui. J’espère qu’il n’est pas seul et qu’on prend soin de lui. Sa personne m’est précieuse comme le serait celle de mon papa s’il était encore là. Et comme mon papa n’est plus là, je fais en toute conscience un transfert sur Mélenchon. Même s’il a l’âge de mon petit frère Philibert ! Parce qu’il a la culture et la pédagogie qu’avait mon père et que l’écoute de ses discours a comblé un grand vide.

Je préfère être rêveuse que venimeuse

Ça pourrait m’être un slogan.

Plutôt naïve et rêveuse qu’aigrie et venimeuse.

Je ne regarde plus la télé depuis 1996, en fait depuis que je suis sur Internet. Mais il m’arrive sur Twitter ou Facebook de voir des « morceaux choisis » de ce monde vociférant et haineux.

Je sens que Mai 68 va encore faire débat cette année. Et cela pourrait m’empêcher de finir ce livre, tant j’ai horreur de la polémique et des insultes basses par petites phrases interposées, relayées par médias ou réseaux.

Mais une visiteuse m’a rappelé récemment que mes cahiers donnaient bien l’ambiance des époques traversées, qu’on avait besoin de replacer les choses vécues dans leur contexte et qu’elle, avec d’autres, attendait la suite de mes écrits des cinq dernières décennies.

Alors, je fais ce travail. Je ne vais pas laisser la parole aux grandes gueules des anciens gauchistes devenus macronistes. Je préfère être restée une rêveuse de Mai qu’être devenue une venimeuse de Mai, comme le sont devenus les leaders historiques qui ne nous représentent plus, comme le sont les censeurs du clavier sur l’Internet qui se sentent impunis, comme le sont les experts médiatiques qui se croient tout permis.

Les hontes de la République

En un an de règne quasi monarchique, puisque la séparation des pouvoirs n’existe plus, alors que c’est le fondement même de notre république, la situation est devenue inhumaine partout et dans tous les domaines que l’on croyait auparavant garantis par l’état.

Dans les maisons de retraite, qu’on appelle maintenant Ehpad (Établissement hospitalier pour personnes âgées dépendantes) et dans les Hôpitaux, les moyens manquent depuis qu’on privilégie les résultats économiques au détriment des résultats humains.

Les retraités qui ont travaillé et cotisé toute leur vie dans des conditions difficiles doivent encore se priver alors qu’ils ont fait de longues semaines de travail. Les 40 heures de travail sont un des acquis de Mai 68 demandées depuis le Front populaire de 1936. Avant, on travaillait 48 heures et on n’avait pas de congés payés.

Le Droit du travail, bien dégradé depuis Sarkozy, a volé en éclat depuis l’élection du Premier communiant des années 50.

Toutes les garanties sur lesquelles nous pouvions compter depuis la fin de la guerre, grâce au Conseil National de la Résistance, sont remises en question, celles qui nous donnaient confiance en l’avenir, celles qui faisaient rayonner la France dans le monde entier, par les droits de l’homme et du citoyen hérités des philosophes des Lumières, mis en déclaration et en œuvre par la Révolution française. Toutes les garanties de base de notre vie sont foulées au pied, méprisées, au profit de la rentabilité économique et de la concurrence.

L’inhumanité envers les migrants comme envers les familles sans domicile fixe m’a souvent empêchée de dormir cet hiver, alors même que je pouvais, après des années matériellement difficiles, enfin me réjouir de quelque confort dans ma vie ou simplement du bonheur d’être à l’abri quelque part. Penser aux gens sous les tentes me réveillait la nuit.

La précarité s’est généralisée. Ce régime s’attaque aux plus fragiles pour conforter les plus forts. « Prendre aux pauvres pour donner aux riches » est la devise d’un Robin des bourges, selon un des slogans de 2018.

Combien de temps allons-nous endurer cet état de fait  ?

Gaelle Kermen

Kerantorec, écrit en avril 2018, publié sur ce blog le 20 janvier 2019

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Mon bilan de Mai 68 pour comprendre le mouvement des Gilets jaunes 1 : qu’est devenu Bablon?
Mon bilan de Mai 68 pour comprendre les Gilets jaunes 2 : l’échec de Mai 68
50 ans après Mai 68 #1 : l’illégitimité du régime
50 ans après Mai 68 #2 : le réussir en 2018
50 ans après Mai 68 #3 Vive Mai 2018
50 ans après Mai 68 #4 Changer la vie

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Combat Nº 7438 Vendredi 14 Juin 1968

Journal de Paris devise : « de la Résistance à la Révolution »

Combat_14_juinDE GAULLE S’EXÉCUTE : IL REND SALAN

La libération prochaine du chef de l’OAS est le prix que doit le Président de la République à l’armée pour l’avoir maintenu au pouvoir

  • Le colonel Lacheroy mis en liberté provisoire à son retour d’Espagne

M. CHALANDON : IL FAUDRA 2 ANS POUR EFFACER LES EFFETS DE LA CRISE

  • Ouverture des négociations chez Citroën
  • Optimisme à Renault et Peugeot
  • La CGT accuse la CFDT d’avoir rompu l’unité d’action

BAC LE 27 JUIN A PARIS

  • Les étudiants nettoient la Sorbonne – concrètement en procédant à une opération propreté – politiquement en luttant contre la « congolisation »
  • Cohn-Bendit serait autorisé à rester en Grande-Bretagne

OPÉRATION LÉGISLATIVES : BOULOGNE-BILLANCOURT

« Le général de Gaulle continue de payer ses dettes. Le plus urgent a été de donner aux travailleurs ce qu’ils demandaient, moyennant quoi le P.C. et la CGT ont accordé un sursis au régime. Maintenant il faut régler le second créancier : l’armée, dont la fidélité sollicitée il y a quelques semaines a permis aux gaullistes de rester en place. (…)
Il y a assez longtemps que nous demandons l’amnistie pour nous réjouir que les événements l’aient imposée. Un groupuscule d’étudiants aura plus fait pour elle que n’importe quoi. C’est une des malices de l’histoire. Mais au fait, et les étudiants ? Pour eux, pas de cadeau, pas de rançon, pas de dette ! Ils apprendront ainsi que la révolution ne profite jamais qu’aux grandes personnes qui ont de l’expérience et l’habitude des affaires. Certains en tireront la conclusion que tous les élans spontanées sont inutiles, d’autres se convaincront qu’une révolution ne doit pas s’arrêter en chemin. (…)
Il n’y a plus rien désormais, politiquement, à la droite du gaullisme. (…) On est très loin de la société nouvelle. Mais on ne sait jamais : le jour où cela lui sera nécessaire, le général de Gaulle s’entendra avec quelque groupuscule trotskyste ou maoiste et il abandonnera un autre de ses principes et il oubliera une autre de ses paroles… »
COMBAT

Dernière page

LES ÉTUDIANTS NETTOIENT LA SORBONNE

Communiqué du Comité d’Occupation de la Sorbonne

« Après la campagne de presse déclenchée contre la Sorbonne et qui vise à discréditer notre mouvement, le comité d’occupation communique :

  1. Un certain nombre de groupes irresponsables qui ne sont ni étudiants ni travailleurs, profitent de la situation de la situation créée ces derniers jours, pour imposer un contrôle quasi policier de la Sorbonne.
  2. La situation sanitaire de la Sorbonne est mauvaise. Elle exige des mesures d’urgence qui ne peuvent être prises que lorsqu’un certain nombre de locaux et d’escaliers seront évacués.
  3. En conséquence le comité d’occupation a décidé, en accord avec les diverses organisation d’étudiants et d’enseignants, de fermer progressivement l’ensemble de la Sorbonne à l’exception de la cour, des cinq amphithéâtres donnant sur la bibliothèque et de l’escalier C.
  4. Cette fermeture durera 48 heures, de façon à nettoyer et désinfecter l’ensemble de ces locaux. Le comité d’occupation a, depuis plusieurs jours cherché, cherche à faire accepter cette mesure aux groupes irréductibles. Devant leur refus, il lance un appel à tous les militants pour l’aider à garder la Sorbonne au service de la lutte.
  5. Nous ne pouvons autoriser plus longtemps que soit donné au pouvoir le prétexte d’intervenir avec ses CRS.
  6. Le comité d’occupation convoque tous ceux qui veulent participer à cette réorganisation à se rendre à 17 h 30, à l’amphi Descartes.

A l’amphi Descartes, après un « filtrage » sérieux, une centaine de militants seulement ont été admis. Dans la cour, par contre, plus de 3 000 personnes attendaient les « consignes ». Le comité d’occupation a fait voter par les militants des comités d’action la fermeture totale pour 48 heures de la Sorbonne à l’exception e la cour, du grand amphi, de l’amphi Descartes et de l’escalier C où sont groupées les commissions.

Le comité d’occupation, exprimant la volonté des militants étudiants, vise en fait l’expulsion des Katangais et de certains autres groupes incontrôlés. Les étudiants sont bien décidés à éviter les incidents graves. Ils savent aussi que le sort de leur Mouvement est au prix de ce « nettoyage ». Réfugiés dans les locaux du rectorat, les Katangais ne semblent pas décidés à négocier. Il reste qu’en dehors de la Sorbonne, certains n’attendent que de providentiels incidents. A la Sorbonne pourtant, la décision est prise, et si nécessaire, les comités d’Action seront mobilisés

BALAYER LA SORBONNE

Depuis quelques jours, la Sorbonne était livrée aux insectes. Certains confrères se sont soudain intéressés « au camp retranché ». (…) Le Comité d’Occupation, approuvé et soutenu par les militants, a décidé de rendre la « Sorbonne aux étudiants ».
Cela vise, bien sûr, les fameux Katangais. Surgis du néant, vite baptisés sur les « barricades », ce groupe s’est installé le 16 mai à la Sorbonne. D’autres groupes l’ont bientôt suivi. Sous la direction de « Jacky », une dizaine, puis une vingtaine ont servi, à leur manière, la Révolution.
Abusant de l’atmosphère d’alors, ils imposèrent vite leur loi et leurs méthodes. Ne parlant pas, pour l’instant, de leurs trafics. Disons seulement que la présence d’un certain nombre de mercenaires en rupture de Congo, ou de prison, ne peut servir que le Pouvoir. En effet, il n’est pas évident que, moyennant finances (un mercenaire, n’est-ce-pas…), les polices du Régime ne s’en servent déjà. (…)
Certes, en été, les fenêtres ouvertes avec la lumière attirent irrésistiblement les insectes en même temps que l’air frais. Mais, le jour venu, les insectes meurent au pied des lampes. Il suffit de balayer. La nuit de la Sorbonne a trop duré. La provocation policière devenait trop claire. Pour l’avoir compris, les étudiants permettent enfin à tous les militants de respirer. De respirer un air moins vicié.
J.A.P.


Gaelle Kermen, Kerantorec, le 4 juin 2018

Extrait de Des pavés à la plage, Mai 68 vu par une jeune fille de la Sorbonne

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Combat Nº 7433 Samedi 8 Juin et Dimanche 9 juin 1968

Journal de Paris devise : « de la Résistance à la Révolution »

LE ROI NU

Combat_8_juinVIDE ET AVANTAGEUX, DE GAULLE A LIVRÉ SANS PUDEUR LES RECETTES DE SON PERSONNAGE

Un vieux Président de la République dans un vieux salon racontant devant un vieux jeune homme sa vieille chanson à un vieux pays : c’est exaltant ! Voilà ce à quoi nous sommes condamnés. Eh bien, ce chromo défraîchi, ce livre d’images fades à l’usage de puples débiles, ces simagrées ostentatoires justifient ce qui vient de se passer en France. Cela justifie que des jeunes gens brisent tout et que des politiciens abusifs exploitent leur colère. Cela le justifie et en partie l’explique. Il n’y a pas un garçon de vingt ans en pleine santé d’esprit qui puisse ne pas être totalement sourd aux paroles qu’il a entendues hier soir, de même qu’il n’y a pas un coitoyen conscient des devoirs de l’Etat qui puisse ne pas être choqué par tant de désinvolture. (…)

On aurait envie de rire, si n’était l’enjeu. (…) Or une fois de plus de Gaulle a gagné parce qu’il a touché bas. De Gaulle restera au pouvoir avec une solide majorité. Et sous le poids de cet homme et de cette majorité, la France se défera un peu plus encore, et l’Etat prêtera un peu plus encore le flanc aux forces adverses dont certaines sont le meilleur de la nation, mais dont certaines autres sont, il est vrai, les pires. »
Philippe TESSON

JE SUIS L’ANGE VERS LEQUEL A LA FIN DES FINS, COURT LA FOULE POUR S’ARRACHER AUX DÉMONS MALFAISANTS

LA CRISE

  • Le 29 mai j’ai eu la tentation de me retirer, mais devant la menace de subversion, une fois de plus je me suis résolu… à ne pas quitter l’Histoire.
  • La situation était encore pour moi insaisissable lorsque je suis parti pour la Roumanie.
  • L’entreprise communiste totalitaire, inquiète et furieuse de voir une fraction révolutionnaire se dresser en dehors d’elle et contre elle a décidé tout à coup de noyer le tout dans la grève généralisée.
  • Le remaniement ministériel : dans une crise pareille, c’est assez naturel qu’on assure la relève des hommes.
  • Les forces de l’ordre ont fait et font très bien leur devoir tout entier face aux étudiants brise-tout.

LES RÉFORMES

  • Entre le communisme et le capitalisme, il y a une troisième solution : la participation, qui change la condition de l’homme au milieu de la civilisation moderne. Je ne suis pas gêné dans ce sens-là d’être un révolutionnaire.
  • L’amélioration des salaires est apparente, car les chiffres d’augmentation ne signifient rien si l’économie et les finances ne peuvent pas le supporter.
  • Ce qui a été alloué, c’est ce qui de toutes façons aurait été obtenu en 1968 et 1969.
  • Il faut encore dix ans pour que la mutation agricole aboutisse.

LES ÉLECTIONS

  • Depuis que l’Assemblée nationale a été élue, elle avait vocation d’être dissoute : il y avait dedans une majorité qui n’en était pas une.
  • Si les résultats des élections sont bons, la République et les libertés seront assurées, et des perspectives élargies s’ouvriront pour les gouvernements.
  • Le référendum aura lieu en son temps et sous la forme qui conviendra.

L’UNIVERSITÉ

  • Il faut faire en sorte que l’Université ne vive plus pour elle-même, en dehors des réalités ; il faut qu’elle corresponde aux besoins modernes de notre pays ; elle doit fournir des élites adaptées à chaque activité.
  • La refonte et le fonctionnement de l’Université doivent se faire avec la participation de tous ses maîtres et de tous ses étudiants.

Reprise dans le primaire

  • Toutes les écoles ont rouvert hier leurs portes mais de nombreux instituteurs poursuivent la grève.
  • Secondaire : le SNES maintient la grève mais certains autonomes reprennent les cours.

Violents accrochages à Flins

  • Etudiants et ouvriers se sont battus toute la journée d’hier contre les policiers qui barrent l’accès des usines Renault
  • La CGT « dénonce » M. Geismar et les étudiants comme provocateurs

Gaelle Kermen, Kerantorec, le 28 mai 2018

Extrait de Des pavés à la plage, Mai 68 vu par une jeune fille de la Sorbonne

Combat Nº 7420 Vendredi 24 Mai 1968

Journal de Paris devise : « de la Résistance à la Révolution »

Combat_24_mai

LA JOURNÉE-CLÉ

  • De l’ampleur de la manifestation de ce soir dépend l’évolution de la situation
  • A 20 heures à la T.V. de Gaulle va menacer, apaiser et promettre
  • Dans toute la France les paysans manifestent leur inquiétude devant les échéances européennes

Extrait de l’éditorial

A l’heure où sont écrites ces lignes, on ne connaît pas encore le bilan des violentes manifestations qui ont éclaté hier soir au Quartier Latin. Si elles ont atteint ensuite l’ampleur que l’on sait, et si de nombreux étudiants s’y sont joints, ce n’est pas pour répondre à un mot d’ordre. Les dirigeants étudiants et enseignants qui ne portent aucune initiative de cette nouvelle émeute, désiraient garder toutes leurs forces pour la manifestation de ce soir, dont la signification est précise. Les incidents survenus la nuit dernière risquent de compromettre la grande démonstration à laquelle se préparent l’UNEF, le SNE-Sup et les comités d’action. Ceux qui en redoutaient l’ampleur, c’est-à-dire le gouvernement et la CGT, auront de bonnes raisons de se féliciter d’un contretemps aussi opportun. (…)
Nous disions hier que l’évolution de la situation dépendait désormais de la rue. La CGT n’accepte pas, pas plus que le gouvernement, que tout dépende de la rue. Alors, cet après-midi, elle va chercher à dominer la rue pour étouffer les forces qui la gênent, et qui sont l’expression de la contestation la plus authentique et la plus généreuse. (…)
Peut-être en viendront-ils à bout dans l’immédiat, tant est puissante la conspiration de l’ordre établi. Mais la poussée de cette révolte est désormais irrésistible, et elle mènera à de nouveau et plus dramatiques affrontements qui chaque fois éroderont un peu plus la société en place.
Le mouvement est désormais engagé. Le discours du général de Gaulle, ce soir, ne le freinera pas. Les mots qu’il emploiera ne sonneront pas aux oreilles de la jeunesse. De toutes façons, il ne comprend pas ce qu’elle veut. Il ne l’a jamais compris. Et la réponse qu’il lui donne depuis quelques jours ne fait que la séparer un peu plus de la société qu’elle conteste.
Philippe TESSON


Étudiants et jeunes travailleurs se rassemblent à 18 h 30

à Stalingrad, à la Porte des Lilas, à la Porte de Montreuil, à la Place Clichy d’où ils convergeront vers la gare de Lyon

La CGT appelle de son côté la population à manifester sa solidarité avec les grévistes : à Paris cet après-midi défilé de la place Balard à Austerlitz et de la Bastille au boulevard Hausmann


Émeute spontanée et violente hier au Quartier Latin

Les dirigeants étudiants et enseignants n’ont pris aucune part à son initiative

  • La CFDT se dit solidaire des étudiants et prête à coordonner son action avec l’UNEF.
  • M. André Barjonet, l’un des dirigeants de la CGT, démissionne.
  • Cohn)Bendit annonce son intention de forcer la frontière cet après-midi à Strasbourg.

(Extrait) A DE GAULLE par Maurice Clavel

« Le mouvement de notre jeunesse, et particulièrement de ceux qu’on appelle les enragés ou trublions, est spirituellement magnifique. Il rend l’espoir à notre pays et à d’autres. Pour ma part, j’y retrouve à peu près ce qu’avait rêvé la jeune résistance française – communiste comprise, en dehors de l’appareil stalinien. Et voici qu’aujourd’hui mes élèves de philosophie, les meilleurs, les plus pensifs, ont lutté sur les barricades. Voici que le désordre a quelque chose de constructif et de prometteur. Voilà pourquoi le mot chienlit, s’il est vrai que le général de Gaulle l’a prononcé, est un crime contre lui-même.
Un crime et une sottise. Si le général de Gaulle fait tout pour briser l’hégémonie américaine, comment peut-il refuser que la jeunesse française se révolte de toute sa générosité contre la société américaine, source, substance et but de cette hégémonie ? Comment a-t-il pu, lui, que l’on pouvait croire d’essence spirituelle, nous imposer ce monde et ce genre de vie matérialiste, aliénant, désespérant ? Il y a là une sorte de péché contre l’esprit, que le sursaut de notre jeunesse rachète, aux yeux de notre histoire future. » (…)


Gaelle Kermen, Kerantorec, le 22 mai 2018

Il y a cinquante ans Kennedy

Sur l’assassinat du Président Kennedy

Comment une jeune fille de 17 ans, préparant sa Composition d’Histoire-Géographie sur les Etats-Unis, a vécu en direct l’assassinat du Président Kennedy avec ses camarades d’internat au lycée Maurice Ravel de Paris, 20e, l’année du Baccalauréat de Philosophie.

Ce texte a été écrit le lundi 22 novembre 1965 le soir à 8 heures et les jours suivants, en souvenir des moments historiques qui ont changé la vie du monde, décrivant une prise de conscience universaliste, une initiation brutale vers l’âge adulte, un révélateur personnel.

Volontairement, ce billet de blog n’est pas illustré, il l’est par l’écriture.

***

Vendredi 22 novembre 1963

Il était 8 heures à l’internat, nous venions de sortir de table, nous rentrions dans nos chambres, j’étais dans celle de Monique et je lui faisais réciter le rôle des États-Unis dans la guerre de 14-18, assises l’une en face de l’autre sur son lit, le livre blanc et noir devant moi, elle parlait, je posais des questions, elle répondait, la douceur de la couverture bleue et blanche, l’unique lampe au-dessus de nous, la table, les livres partout, la grosse bougie, je sens encore l’atmosphère harmonieuse de cette chambre, j’étais bien. Monique était un peu tendue, le lendemain elle avait Composition d’Histoire et Géographie et elle avait bossé comme une folle pour réviser tout son programme du 1er trimestre, la guerre, l’histoire des USA jusqu’en 1940, toute la géographie économique des États-Unis. Elle me parlait de Wilson et de tous les présidents suivants.

Il était près de 8h30, nous étions sorties un instant dans le couloir, je ne sais plus pourquoi, pour chercher un bouquin dans ma chambre peut-être, la porte de Nicole s’ouvrait, elle sortait en chemise de nuit les cheveux mouillés :

Kennedy a été blessé à Dallas !

Kennedy a été blessé à Dallas, répétait Nicole, Monique me regardait, je regardais Monique puis Nicole.

C’est très grave.

Elle donnait des détails entendus à l’instant sur son transistor.

Il était avec sa femme au Texas, on a tiré sur lui, il est blessé à la tête, c’est très grave.

Elle parlait vite, nous comprenions mal. Nous rentrions dans la chambre de Monique. Oui, Kennedy a été blessé. Mais il faut travailler, demain la Composition, la guerre, l’histoire des U.S.A., la géographie des États-Unis, l’économie du Texas, le pétrole, les présidents américains, de Woodrow Wilson jusqu’à Eisenhower, puis Kennedy, le dernier, les industries de Dallas, le Texas, Kennedy, Dallas, Texas, Dallas, Dallas, Dallas.

Nous essayions de travailler, Monique s’énervait, Kennedy je ne le connaissais pas vraiment, je savais qu’il existait, qu’il luttait pour la liberté des Noirs, mais que savais-je de plus, rien, Monique s’énervait, je m’inquiétais, Nicole encore et d’autres filles devant la porte :

Kennedy est blessé, c’est très grave.

Qu’est-ce qui va se passer ?

Mireille de Terre-Neuve toujours pessimiste avec son accent canadien français :

Ça va être terrible, il va y avoir des histoires avec l’Union Soviétique et la Chine et le Vietnam et les Noirs, etc.

Monique s’énerve, je le sens et je ne sais que faire pour la calmer, elle sort, elle est tendue, elle crie :

Mais c’est idiot de pleurer sur son sort, il n’est pas encore mort, ce n’est pas la peine de faire son oraison funèbre, il n’est pas encore mort, pas encore…

Oh ! Monique…

Elle rentre, elle n’en peut plus, elle va craquer, les autres entrent :

On voit bien que tu es communiste !

Non, je n’ai jamais été communiste, foutez-moi la paix !

Elle s’est assise sur le lit :

Vas-y, pose-moi des questions !

Je pose les questions : les 14 points du président Woodrow Wilson, les présidents américains toujours. Que faire, Monique s’énerve, elle ne sait plus où elle en est, j’essaie d’être calme, mais je m’inquiète, Kennedy je ne le connaissais pas et déjà…

La porte s’ouvre :

Il est mort ! Il est mort !

Ce cri nous est adressé comme un défi. Comme si Nicole et Mireille voulaient ainsi mettre Monique en accusation, tu vois tu disais que ce n’était pas la peine de pleurer mais il mort c’est bien fait pour toi…

Il est mort, comment travailler, comment apprendre toute cette histoire passée alors que l’histoire se fait à cet instant, que tout s’arrête, que tout va se décider.

La porte se referme mais je sors, j’essaie d’expliquer que Monique est très tendue et que son mot maladroit n’a rien à voir avec ses idées communistes. Monique je l’estime, je l’aime, elle et moi avons créé un climat à l’internat, nous travaillons, c’est beau, grand, jamais banal. Je rentre. Je reprends le livre, les présidents, Wilson et les autres, jusqu’à Kennedy et même lui fait partie de cette liste passée, passée… Nous ne parvenons pas à nous fixer à la page, Monique parle :

Tu sais si tu veux partir, tu peux… moi je dois travailler, mais je réviserai seule.

J’hésite, je n’ai composition que lundi, même programme mais qui peut attendre… J’hésite à laisser Monique. Pourtant je suis inquiète. Je sors, les autres sont dans la chambre à côté, celle de Mireille, autour d’un transistor, les informations se succèdent, brèves et cinglantes, encore incertaines. Il y a là Mireille, Michelle, Éveline, Béa aussi avec son air toujours digne et posé, Joëlle, Alice, toutes parlent beaucoup, je ne comprends rien je ne connais rien. Lyndon Johnson, qui est-ce je n’ose pas demander, elles ont l’air tellement au courant, je suis si ignare, je finis par comprendre qu’il est le vice-président qu’est-ce que c’est, il doit remplacer le président en cas d’assassinat c’est le cas présent, et le frère du président qu’est-ce qu’il est, ministre de la justice, ah ! je ne savais pas, et comment il s’appelle, Robert, mais on l’appelle Bob ou Bobby, ah ! je n’en avais jamais entendu parler je ne connais rien je ne parle pas je n’ose pas poser de questions je prends brusquement conscience de mon ignorance je ne sais rien rien.

Mireille sait, elle parle :

Je suis sûre que ça va agir sur le cours de la Bourse.

Dernier communiqué :

On nous signale une très forte baisse à Wall Street !

Wall Street, tout ce que j’ai à apprendre, jamais je n’ai eu la moindre notion de ces problèmes, ça m’ennuyait, ça me fatiguait, ça n’avait pas de sens, je préférais la poésie, le théâtre, mes livres. Je me souviens du début du mois de novembre 1960, au moment de l’élection de Kennedy, toutes les filles de l’internat étaient folles de joie. Ah ! il est jeune, il est beau ! Je m’en fichais, tant mieux pour lui. Voyant mon indifférence, une fille m’avait dit :

Mais enfin tu ne t’intéresses pas à la politique, comment peux-tu vivre ? C’est absolument dramatique.

J’avais répondu comme ça sans y penser :

Oh ! moi ça m’est égal, je préfère la poésie, ça me suffit.

Elle était convaincue que je n’étais pas normale, peut-être avait-elle raison. Tout ce que j’ai à apprendre.

Oui, c’est tragique Kennedy est mort alors que je ne le connaissais pas, alors que je ne connais rien, mais comment ai-je pu vivre sans avoir conscience de ces problèmes, comment ai-je pu vivre sans rien savoir, je n’existais pas, je dois exister, brusquement cet événement est la seule chose qui compte, il écarte tous les petits problèmes, il prend toute la place, tous ces mots que je ne saisis pas encore me crient Kennedy est mort et tu ne le connaissais pas, c’est la seule chose qui compte, le reste n’a plus d’importance.

Les filles parlent, elles anticipent sur les conséquences probables de cet assassinat. Lyndon Johnson est Texan, il est du Sud. J’écoute, j’essaie de comprendre.

Les Noirs, qu’est-ce qu’ils vont devenir ?

C’est moi qui viens de poser cette question naïve.

Les Noirs comment vont-ils se défendre, oui, ça va être terrible.

Il est presque 10 heures du soir, c’est l’heure à laquelle nous devons nous coucher habituellement. Monique est venue nous rejoindre, elle n’en pouvait plus de rester seule, sans savoir, sans savoir quoi d’ailleurs, rien de plus, il est mort, c’est tout, on étouffe de ne pas savoir, d’être enfermées ici dans cet internat entre les murs alors que le monde doit vibrer. La pionne vient, elle n’ose pas nous demander d’éteindre nos lumières comme les autres soirs, comment aller se coucher comme d’habitude, quand tout s’est arrêté. Joëlle lui pose la question :

D’après vous que va-t-il arriver ?

La pionne répond :

Eh ! bien s’il s’en sort, il restera sans doute diminué…

On l’arrête brutalement avec hargne :

Mais il est mort !

Elle ne dit rien, elle n’ose plus parler, comme si elle était fautive, elle sort bientôt, les filles parlent, le transistor aussi :

Le Président est mort dans les bras de sa jeune femme…

Et les filles :

C’est affreux, pauvre Jackie !

Et moi je pense : ce n’est pas l’essentiel, l’essentiel c’est tout ce que je ne connais pas, ce temps perdu à dormir. C’est facile cette image de la veuve recevant sur ses genoux le corps ensanglanté de son mari. Mais non, qu’est-ce que je dis, c’est atroce… Je ne saisis pas encore, j’ai trop de choses devant les yeux, Johnson, les Noirs, Khrouchtchev, Wall Street. Oh ! j’ai envie de vivre brusquement, de vivre enfin en grand.

***

23 novembre 1963

Le samedi froid, notre réveil glacé, il s’est passé quelque chose hier soir, quoi déjà, oui c’est vrai Kennedy n’est plus, on en parle oui bien sûr, c’est triste, on écoute la radio, les nouvelles se répètent, au fond on ne sait pas grand chose, on ne connaît pas réellement l’assassin, on a arrêté un certain Lee Harvey Oswald, âgé de 24 ans, qu’on accuse d’avoir aussi abattu un policier et qui est soi-disant marxiste, qui a été dans les Marines, qui a fait des voyages en U.R.S.S., mais est-ce lui ?

Nous écoutons, les cours ne commencent qu’à 9h30, nous ne pouvons travailler seules dans nos chambres individuelles, comme nous le faisons d’habitude, nous sommes réunies autour de ce poste qui diffuse de la Musique d’Église, les obsèques auront lieu dans deux jours, lundi à Washington, la famille Kennedy a refusé les fleurs. Le cercueil a voyagé de Dallas à Washington en avion et est exposé à la Maison-Blanche ; l’air est froid et gris, tout est feutré, étrange, arrêté, suspendu.

Nous devons nous rendre en classe. Au cours d’Anglais, Canac fait une sale réflexion sur Oswald mais de quoi est-elle sûre ? Devant moi Nicole et Anne, deux externes, se retournent :

Tu sais ce qui s’est passé ?

C’est vrai elles s’imaginent que les internes sont de pauvres prisonnières survivant en dehors des limites du monde et du temps, elles n’ont pas tort d’ailleurs, mais ce matin nous savons toutes. Nicole toujours trop sensible philosophe sur la fragilité du bonheur :

Pauvre Jacqueline Kennedy, elle avait tout pour être heureuse et en une seconde elle se voit tout arracher !

Moi qui dis :

Ce n’est pas l’essentiel, c’est affreux pour elle, mais le monde que va-t-il devenir ?

Je viens de prendre conscience du monde, alors à moi les belles théories, sur la liberté entre autres, j’ai tant à apprendre, Madame Kennedy est si mince, si fragile à côté de tout ce que j’ai perdu, elle n’a pas d’importance.

Les cours du matin et toujours cette idée : il s’est passé quelque chose de grave, tout s’est arrêté. À 13 heures, les actualités télévisées : Oswald nie, sa tête amochée sous les coups, il me fait mal, il semble irresponsable, désespéré, vulnérable. Un monsieur très sûr de lui parle de Bobby Kennedy, qui est-ce déjà ? ah ! le ministre de la justice, en américain ça se dit attorney general : Bobby pourrait-il remplacer son frère, on ne sait pas, les élections auront lieu dans un an et d’ici là les américains auront le temps d’oublier.

Lyndon Johnson à la télé, près de sa femme, c’est lui qui parle maintenant, ce n’est plus Kennedy.

Et nous voyons brusquement Madame Kennedy à côté de Lyndon Johnson qui prête serment dans l’avion.

L’avion arrive à Washington, à l’aéroport d’Andrews, le cercueil est descendu, Madame Kennedy s’avance, mince et fragile c’est vrai, vacillante, un homme l’aide à descendre, qui est-ce, son beau-frère, qu’il est jeune, c’est très rapide, elle s’avance très droite près de lui, son tailleur est tâché, le sang le sang sur son tailleur clair, rose nous dit-on sur la télé en noir et blanc, le sang sur ses bas, le sang de son mari, ses cheveux sombres encadrent son visage fermé immobile, elle s’avance droite vers une ambulance, Bobby la suit de près, elle se penche vers la portière, essaie d’ouvrir, c’est trop difficile, sa main retombe, Robert ouvre et l’aide à s’asseoir.

Je suis émue, je ne connaissais pas Madame Kennedy, elle est belle, très belle. Robert est jeune. Mais à qui me fait-il penser, pourquoi ai-je l’impression de le connaître, de l’aimer même, je ne sais pas, il me fascine, il me semble l’avoir toujours connu. Tout est rapide, quelqu’un parle encore de Oswald, c’est fini, il nous faut retourner au cours.

Monique a sa Composition maintenant. Cours d’Histoire et Géographie, nous devons encore étudier l’histoire des États-Unis entre les deux guerres et son économie. Le prof parle de Kennedy, du système constitutionnel américain. J’écoute. J’ai tout à apprendre. J’entends. Je me rappelle. Mais le sang sur le tailleur rose, le visage égaré de Robert, fragile comme un enfant, je ne peux pas penser, il me rappelle encore quelqu’un.

Monique vient de terminer sa Composition, en Géographie, grand sujet : le Sud des États-Unis, oui, c’était à prévoir, sujet dramatique, la chaleur de l’été indien, la condition des Noirs, les extrémistes de droite, les magnats du pétrole, à Dallas… Comment oublier, comment penser à autre chose…

Monique est fatiguée, elle en a assez, elle veut se changer les idées, elle rentre chez elle. Je reste ici, pour travailler pendant le week-end, à l’histoire et à l’économie U.S., je reste dans sa chambre, chaude et douce, dehors il fait froid, il neige presque, lentement, sans bruit, d’ailleurs tout s’est arrêté, j’étouffe, il est difficile de travailler, j’attends, je veux savoir, mais quoi.

J’écoute la radio après le dîner, je remonte vite : les actualités de 8 heures à la télévision dans la salle commune, le film rapide de l’assassinat, les réactions des spectateurs à Dallas, cette jeune fille qui se détourne en pleurant, l’agitation. Retour sur l’arrivée du Président et de Madame Kennedy à Dallas, l’avion, elle descend la première, élégante, une toque posée à l’arrière de ses cheveux noirs, elle sourit, le Président derrière elle, au pied de la passerelle une foule de personnalités, elle commence à serrer des mains, une femme s’avance et lui offre un immense bouquet de fleurs, elle remercie, sourit toujours, ses mains gantées de blanc enserrent les roses, son mari près d’elle, le cortège ensuite. Puis, brutal, l’assassinat, rapide, on ne voit plus rien, les flics sortent leurs armes, les gens se couchent pour échapper aux balles, ils doivent crier, on ne comprend plus rien, on voudrait crier aussi…

Et je rentre dans ma chambre, pleine de ces images violentes, choquantes, soudain je suis lourde de cet assassinat, je ne peux pas croire encore, mais c’est là en moi, à jamais…

***

24 novembre 1963

Le réveil de ce dimanche au matin brumeux et froid et clair. Les longues heures tendues rythmées par les nouvelles successives, le cercueil exposé à la Maison-Blanche, le programme de musique consacré à Bach ou autres compositeurs de musique d’Église ; les longues heures glacées et impalpables, étranges et feutrées, nous essayons de travailler, apprendre la Floride, la Californie et le Texas, revoir les présidents américains depuis Wilson, apprendre, travailler, mais quelque chose s’est cassé, le monde n’est plus pareil, plus comme avant. La télé après le déjeuner, le cercueil est transporté de l’aéroport à la Maison-Blanche, lentement accompagné des tambours voilés, comme tout est grave et doux, si lent, pas de bruit, on n’ose respirer, Mme Kennedy doit être à l’intérieur de cette voiture, puis travailler encore, essayer d’apprendre, oui il le faut, tout reste à faire.

Le soir, drame, coup de théâtre, Lee Harvey Oswald a été assassiné dans la prison, la barbarie n’a plus de limite, jusqu’où aller, tout semble si incertain depuis deux jours, tout est précaire, sapé, tout s’écroule, où en sommes-nous, assassinat de l’assassin présumé, comment croire en ce qui arrive ?

Le soir, le travail, la radio, le programme consacré à l’audition des œuvres aimées de Kennedy, j’entends la Musique du Grand Canyon que j’aimais tant enfant à Lorient, Mahalia Jackson, Ella Fitzgerald… les nouvelles, le cercueil est transporté au Capitole, où il est exposé sous la Coupole pour le public.

Il faut travailler ici à Paris, mais je suis à Washington, je vis au rythme des tambours.

***

25 novembre 1963

Le lundi matin, les filles qui sont sorties pendant le week-end rapportent des journaux : la photo de Jack Ruby tirant à bout portant sur Lee Oswald, j’ai voulu venger Jacqueline, Madame Kennedy debout près de ses enfants blonds, droite et grande pendant la cérémonie au Capitole, puis une autre où on la voit agenouillée devant le cercueil avec son beau-frère Robert.

Puis au cours de Philo, Catherine Le M. m’apporte le New York Herald Tribune, beaucoup de photos, rétrospective sur la vie du Président. Chevroton, notre prof, anticipe aussi sur la fatalité, la destruction du bonheur, Madame Kennedy vous étiez si heureuse, elle parle de la mort de Camus révoltante aussi mais plus compréhensible car Albert Camus n’était pas heureux avec sa femme, qu’en savait-elle Chevroton, elle n’épargne pas la pauvre Francine, que depuis j’ai rencontrée au théâtre dans les coulisses à une séance de Caligula, femme si douce si aimante si passionnée des œuvres de son mari, je reste interloquée devant cette façon de voir les choses pour un prof de philo.

Les actualités encore, je ne les regardais jamais avant, que se passe-t-il en moi, savoir, savoir, les images de Washington, le cercueil, c’est la première fois que nous le voyons, porté par des soldats, recouvert du drapeau américain, à l’entrée de la Maison-Blanche, sous le péristyle, les présidents Eisenhower et Truman, le président de la bombe H, il n’est pas mort lui, le cercueil porté par les pas lents des soldats, descendu marche après marche, Madame Kennedy apparaît, si grande, si belle, si digne, elle donne la main à ses enfants jeunes et blonds, vêtus de manteaux clairs,

Madame Kennedy vous étiez belle, derrière vous votre beau-frère, accablé, vous restiez droite, la tête haute, vous regardiez le drapeau étoilé, qui descendait à pas lents, le cercueil était déposé sur la prolonge d’artillerie, les chevaux, vous restiez immobile, la sonnerie aux morts, vous ne bougiez pas, le bruissement métallique des sabres dans l’air froid, les chevaux se mettaient en marche, tirant la prolonge d’artillerie, vous restiez là toujours droite, des voitures noires s’avançaient, la première s’arrêtait au bas des marches, vous descendiez, tenant par la main Caroline et John-John, Robert Kennedy derrière vous, vous faisiez asseoir vos enfants dans la voiture, vous étiez belle Madame Kennedy,

Pennsylvania Avenue, immense et longue, noble en ce matin du dimanche 24 novembre, le cortège lent, les chevaux, les soldats, les voitures, jusqu’au Capitole, où le cercueil allait être exposé au public…

L’après-midi cours de français, Monsieur Petibon parle aussi de l’assassinat, de la lettre choquante adressée par Madame Nhu (Première Dame du Sud-Vietnam de 1955 à 1963, NdA) à Madame Kennedy, puis il critique les Anglais, curieuse façon encore de faire l’éloge d’un peuple en dénigrant l’autre, il ne cesse de proclamer son amour des U.S.A. et sa haine du Royaume Uni. Décidément beaucoup de choses m’échappent chez les adultes qui savent.

Et puis composition d’Histoire et Géographie, je l’avais un peu oubliée, elle ne me semble pas importante. Sujet : le Texas, oui, bien sûr, le Texas, comment s’en sortir, je travaille, mais sans cesse mon esprit dépasse ma feuille de papier, les mots que j’écris, je suis loin, j’attends, bientôt Kennedy sera enterré, bientôt tout sera fini, avant même que je n’ai commencé de vivre…

Il est presque 6 heures de l’après-midi à Paris, il est presque 11 heures du matin à Washington. Le cercueil a été transporté du Capitole à la Maison-Blanche, car le Président doit se rendre au cimetière à partir de la Maison-Blanche, nous attendons, la télévision doit retransmettre en direct par satellite le film des obsèques, la salle de télé est pleine, je suis assise par terre, juste devant, près de moi Monique, 6 heures à Paris, 11 heures du matin à Washington, l’émission du satellite Relay commence en Mondovision, Jacques Sallebert parle, sa voix est feutrée, la foule au long des rues, il doit faire froid, les arbres fins et nus, frileux, le cortège est arrêté devant la Maison-Blanche, la foule, un bataillon de soldats irlandais, leurs cornemuses, des soldats des grandes écoles militaires, dont West Point sans doute, des chevaux, la foule, le cercueil là soudain tiré par la prolonge d’artillerie, derrière, Black Jack, le cheval noir piaffant, presque rétif, guidé par un soldat, le sabre et les bottes du Président fixés à la selle, à l’envers en signe de mort, un marin suit portant le drapeau américain étoilé, puis juste derrière vient Madame Kennedy encadrée de ses deux beaux-frères, derrière eux les autres membres de la famille Kennedy, le cortège s’ébranle, Madame Kennedy marche, le cortège s’arrête un instant, elle est grande et droite, son beau visage voilé de noir, elle se tient immobile, en tailleur noir, strict, sobre, avec de longs gants noirs, elle est grande, bras le long du corps, près d’elle à sa droite Robert Kennedy, je crois le connaître, il m’est familier, Madame Kennedy la tête haute, derrière elle la foule, elle ne la voit pas, elle regarde droit devant elle, la foule, une femme noire éclate en sanglots, le cortège s’ébranle, Madame Kennedy marche, près d’elle Robert, elle marche fièrement d’un pas noble, le talon en attaque.

Madame Kennedy vous étiez belle, une fois vous avez failli trébucher, Robert Kennedy vous a pris la main et vous avez continué la tête haute, sans faiblir.

Le drapeau américain sur le caisson tiré par les chevaux, je ne peux pas y croire, John Fitzgerald Kennedy est mort, il est là dans ce cercueil recouvert du drapeau de son pays, c’est pour lui que marche cette jeune femme dramatiquement belle, c’est pour lui que piaffe ce cheval noir, son cheval, pour lui, pour lui, Madame Kennedy marche et derrière elle, s’ébranle en rangs désordonnés l’immense foule des chefs d’état, des rois, des princes, des ministres, des présidents, dont notre De Gaulle, le plus grand, tous sont venus à Washington assister aux obsèques du Président Kennedy.

Le cercueil, les chevaux, le cheval noir seul, le drapeau étoilé du Président, Madame Kennedy vous étiez belle, vous marchiez sans faiblir, votre voile antique plaqué par le vent sur votre visage tiré, vous étiez si grande que nous ne voyions que vous, vous donniez parfois la main à Robert Kennedy, égaré, un peu voûté, la tête rentrée dans les épaules, tout se fait sans lui, il se laisse porter, il ne sait pas très bien où il est, il marche, je le connais depuis longtemps déjà, pourtant je ne l’avais jamais vu avant, qui est-il, je l’aime profondément, sans savoir, l’air est froid mais pur, le soleil suit la marche si grande de cette jeune femme si belle, Madame Kennedy vous étiez belle, je vous ai admirée follement, vous marchiez jusqu’au bout, droite, la prolonge d’artillerie s’arrêtait au pied des marches de la cathédrale Saint Matthews, vous vous arrêtiez, immobile en face du caisson drapé de la bannière étoilée, vous étiez là, grande sur la première marche, toujours près de vous Robert et Edward Kennedy. Le cortège s’arrêtait car vous vous arrêtiez. Vous vous détachiez, vous faisiez quelques pas vers une voiture et lentement vous reveniez vers vos beaux-frères, voilée de noir, sublime, vous reveniez en serrant contre vous vos enfants blonds, vous vous arrêtiez au pied des marches, encadrée de Caroline et John-John, vous restiez là, immobile, et moi je pleurais, vous étiez belle, je pleurais, je ne voyais rien, vous seule près de ces enfants sans père, vous seule Madame, je pleurais.

Monique se tournait vers moi sans comprendre, mais oui je pleure, je sais c’est ridicule hier encore je disais que ce n’était pas l’essentiel mais maintenant je pleure pour cette image tragique au-delà de l’imaginable. Le caisson et le drapeau étoilé, derrière Madame Kennedy, ses enfants, Robert Kennedy, je pleurais, vous étiez belle Madame, vous montiez les marches de la cathédrale, je pleurais, c’était fini, je pleurais, nous sortions de la salle, je ne voyais rien. Je montais, je n’y croyais pas encore, non ce n’est pas pour Kennedy que tout ça a eu lieu, ce n’est pas possible. Je ne le connaissais pas, Madame Kennedy non plus.

Dans le couloir, Joëlle parlait en souriant à demi de la Sainte Famille, je ne comprenais pas ce qu’elle voulait dire, Monique non plus. Nous rentrions dans sa chambre, dehors il faisait nuit, je passais ma main sur la vitre glacée, je ne parlais pas, Monique non plus, je balbutiais, ce n’est pas possible, je sortais, Monique ne me retenait pas, je rentrais dans ma chambre.

Là, j’ai pleuré, la tête appuyée contre ma table de travail, le livre d’Histoire, une photo de Kennedy avec sa femme, prise je crois lors du baptême de John-John, en novembre 1960, je pleurais sans savoir, sans comprendre, je pleurais sur le temps perdu, je pleurais.

Madame Kennedy vous étiez belle…

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C’est à mon père jeune, que ressemblait Robert Kennedy, avec ses yeux bleus d’Irlande, bleus de Mer, je le vérifierai plus tard sur les photos familiales.

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Repérages :

Lieux :
Chambres individuelles de l’internat du lycée Maurice Ravel
Salles de classe du lycée Maurice Ravel
Salle de télévision de l’internat

Villes :
Dallas, Washington, Paris

Camarades d’internat et de classe :
Monique Demarle, Mireille (de Terre-Neuve), Michelle, Evelyne, Joëlle, Alice, Béatrice Nhan, Catherine le Moal, Nicole Leyne, Anne.

Professeurs de la classe de Philosophie :
Monsieur Petitbon : français, Madame Chevroton : philosophie, Madame Canac, anglais

Personnalités citées :
Jacqueline Bouvier Kennedy, First Lady, John Fitzgerald Kennedy, Président assassiné le 22 novembre 1963 à Dallas, Texas, U.S.A., Bobby Kennedy, frère du Président, Attorney General (Ministre de la Justice), Lyndon Johnson, Vice-Président, devenu Président, ce jour du 22 novembre 1963,  Caroline Kennedy, presque 6 ans, John-John Kennedy, presque 3 ans, Lee Harvey Oswald, assassin présumé, abattu deux jours plus tard, Francine Camus, épouse de l’écrivain Albert Camus, Mahalia Jackson et Ella Fitzgerald, chanteuses de Negro-Spirituals, Ike Eisenhower et Harry Truman, les anciens Présidents,  Madame Nhu, Première Dame du Vietnam, Jacques Sallebert, journaliste en poste à Washington, en liaison avec Paris par Mondiovision, Général De Gaulle, Président français.

Technologie :
Radio portative à transistors, dite Transistor
Télévision en noir et blanc
Satellite Relay reliant Washington à Paris en Mondovision

Black Jack, le cheval noir du Président Kennedy, portant les bottes et le sabre à l’envers, en signe de mort au combat.

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Texte disponible dans le cahier des débuts : Au Loin un Phare, 1960-65.

Copyright by Gaelle Kermen – 2013
ACD Carpe Diem, éditrice Marie-Hélène Le Doze