Fac de Vincennes 1969-Janvier

Il y a cinquante ans, au mois de janvier 1969, je m’inscrivais à la nouvelle université de Vincennes, appelée alors Centre Universitaire Expérimental de Vincennes, le CUEV. Je reprends mes notes publiées dans Les maquisards du Bois de Vincennes et le Journal 60 pour donner une idée de l’ambiance de l’époque. J’ai aimé cette fac, plus que la Sorbonne et la fac de droit d’Assas. Je m’y suis sentie comme un poisson dans l’eau. Elle a forgé mon esprit critique, m’a donné de bonnes bases culturelles, une excellente méthodologie et les techniques de lecture rapide et de frappe dactylographique qui me servent encore tous les jours. Ces articles sont ma contribution à la célébration des 50 ans de Vincennes.

Mon Journal de l’année 1969 n’a pas été écrit sur un cahier à grands carreaux Héraclès ou Clairefontaine comme les autres années. J’ai pris mes notes sur un agenda disposant d’une page par jour. Le style devient plus rapide, plus concis. Toujours sans ponctuation ni majuscule.

69-01-14-15

J’ai changé des prénoms pour la publication des cahiers 1960. Pierre est le Michel des Pavés à la plage Mai 68 vu par une jeune fille de la Sorbonne. 69 fut une année érotique, ô combien érotique ! Mais dans ces pages de cinquantenaire, j’élague cette partie intime pour conserver ce qui concerne la fac de Vincennes. Je garde tout ce qui est repérages de l’époque, comportements, modes de vie, styles, mobilier, objets, cuisine, livres, films, théâtre, restaurants, cafés, politiques…

iivret_64-69-tampons2

***

Le mois de janvier me voit décider de quitter Nantes où je m’étais inscrite à la Faculté des Lettres, pour m’inscrire à Vincennes, la nouvelle université, créée pour répondre aux demandes des étudiants de Mai 68. J’y retrouve de nombreuses personnes connues à la Sorbonne ou au Quartier latin.

On me propose de travailler comme styliste de mode chez Rychter, une marque de tricot. Je reste à Paris chez ma sœur, d’abord dans l’île Saint-Louis, après le déménagement du Pot de fer. Puis, au 10 boulevard Poissonnière, quand elle devient secrétaire de la revue Gault-et-Millau et qu’elle bénéficie d’un logement de fonction, à côté de l’immeuble de l’Humanité, face au cinéma Le Rex.

Au cours de janvier 1969, je déménage de Nantes, 44, à l’île Saint-Louis, 4e, et de la rue Visconti, 6e, au boulevard Poissonnière, dans le 10e.

La vie à Vincennes commence. Intrépide, rapide, ardente, passionnée, enthousiaste.


Mercredi 1er janvier 1969

réveillon dans un lit avec ma sœur
dans l’île saint-louis où elle habite en ce moment et où je l’ai suivie
beaucoup dormi
raté rendez-vous avec la bande à geismar et glücksman au balzar parce le balzar est fermé le mardi
et puis assoupissement de l’île

télé julie driscoll et les beegees
je suis contente de commencer quelque chose de nouveau
surtout une année
que ça soit positif


Jeudi 2 janvier 1969

douceur de l’île saint-louis
les matins qui s’étirent
envie de robe de velours
mais envie de formes modernes

dynamisme piscine

je n’arrive pas à me décider si je rentre à nantes dans quatre jours ou si je reste à paris pour m’inscrire à vincennes
pour foncer
être entièrement dans le coup

au ramsès où je ne fais que passer bleiptreu me donne d’autorité le téléphone de rychter la maison de prêt-à-porter tricots
pour mon avenir créateur
est-ce un signe
si j’ai un boulot je reste à paris d’autant que peut-être je serai logée gratis


Vendredi 3 janvier 1969

je crois que je vais rester à paris
intuition
bien commencer quelque chose pour arriver quelque part
at least
at last


Samedi 4 janvier 1969


alexandra m’appelle
aurélia m’appelle
j’ai beaucoup d’amies
on a voulu aller à vincennes mais la fac est fermée

ma sœur vient de se voir proposer un boulot sensationnel
secrétaire assistante dans une revue gastronomique et touristique faite par les critiques gault et millau
en plus on lui propose un appartement de trois pièces cuisine salle de bain et tout

nous pourrons habiter ensemble
en étant indépendantes
et travailler
surtout moi parce que ce n’est pas au quartier mais près du sentier et des trucs de couture


Dimanche 5 janvier 1969

saint-leu crise d’asthme of course
au fond comme ça j’échappe au repas de famille avec ma grand-mère mon cousin et sa femme qui est assez fatigante parce qu’elle pose des questions sans écouter les réponses

je tricote quand je vais mieux
je mets l’après-midi à lire le monde d’hier

je me sens désormais personnellement concernée par les problèmes internationaux et intérieurs
maintenant que je suis au courant
l’essentiel c’est d’être dans le coup

j’ai aussi des envies de robes d’hôtesse au tricot longues et mousseuses

retour le soir dans l’île saint-louis


Lundi 6 janvier 1969

c’est fou ce que je dors dans l’île

mon frère louis vient enregistrer des disques de dylan avant de regagner la caserne
demain il part à djibouti où il sera moniteur de voile pendant son service militaire

piscine je nage beaucoup et mieux

vincennes beau soleil d’hiver sur le bois

a g dans truc moderne ça me plaît

la première personne que je rencontre est une fille rencontrée à la sorbonne l’an dernier elle fait partie du comité d’action

je rencontre aussi un m l marxiste-léniniste qui enseignera en philo ou socio et une fille qui nous avait apporté à la trésorerie du fric donné par les chanteurs de bobino en grève active

au ramsès bleiptreu me dit de téléphoner le plus vite possible chez rychter qui a besoin d’une modéliste il l’a vu hier mais je n’arrive pas à le joindre

ma vie à venir risque d’être formidable


Mardi 7 janvier 1969

aller à vincennes pour transfert dossier de nantes

vincennes sous les pluies
un peu triste mais envie folle de commencer enfin un genre d’enseignement nouveau

buci passage
soloman me parle de pierre
mais qu’est-ce qu’ils ont tous à me parler de lui
heureusement que je crève d’humour
et que je m’en fous


Mercredi 8 janvier 1969

aller à vincennes
2 h christine au ramsès
alexandra
5 h téléphone gérard
aller chez rychter

perdu mon temps avec christine et alexandra puisque j’arrive trop tard à vincennes pour m’inscrire

mais entrevue intéressante chez rychter
je crois avoir compris ce qui m’est demandé
une de mes qualités est de comprendre vite


Jeudi 9 janvier 1969

il fait beau à nantes merveilleusement
départ très tôt le matin pour nantes où je rentre chercher mes affaires
je n’ai plus l’habitude de me lever si tôt il va falloir la reprendre pour travailler
il me faut tellement tellement toujours travailler

c’est un peu dommage de partir
mais je ne regrette rien


Vendredi 10 janvier 1969

lever tôt aussi aujourd’hui
pour repartir à paris avec tonton francis et le petit erwan

je commence à noter des idées de tricots


Samedi 11 janvier 1969

je me mets sérieusement au travail
mais appels téléphoniques de mes meilleures amies

je me fous des histoires de nanas

après-midi visite du futur appartement boulevard poissonnière
sur les grands boulevards
face au cinéma rex
à côté de l’humanité
plein sud avec balcon
ça va être sensationnel
jamais nous n’aurions pu espérer ça

en tout cas je vois parfaitement ma chambre
très moderne très nette avec un mur en vitres une table à dessin assez grande devant la porte-fenêtre et cetera
j’y travaillerai très bien


Dimanche 12 janvier 1969

ma sœur part à saint-leu vers 11 heures passées
je vais à la piscine de pontoise après m’être baladée du côté de la mouff
je nage beaucoup sans fatigue maintenant
je rentre je bouffe me fais jolie et note quelques idées

puis je sors pour aller chez pierre puisque j’ai besoin de dessins qui sont restés rue visconti et que ce matin aurélia m’a appelée pour me dire qu’il me cherchait et qu’il fallait que je me méfie
comme si je ne savais pas que pierre serait seulement ravi de me voir
ce qui ne rate pas

pot au buci
puis je l’accompagne chez lui parce qu’il a pour moi une locomotive miniature jouet
c’est original comme cadeau de noël
il est tellement sûr que je serai une locomotive si je ne rate pas le train

pour ma sœur il me donne un tatou
puis je dîne avec lui rue privas

nous avons toujours beaucoup à dire

je rentre et je travaille jusqu’à trois heures du matin


Lundi 13 janvier

7 h 30-8 h gérard rychter

c’est ce soir que je saurai si je serai une grande styliste ou pas
la locomotive

plaisir de rencontrer pierre dans la rue d’être invitée à déjeuner
ça n’arrivait pas quand je vivais avec lui

symphonie triomphante de mozart et repos entre deux dessins
j’ai fait beaucoup de dessins

vu gérard rychter
il trouve qu’il y a beaucoup à faire et que je suis très dans le coup
peut-être n’est-ce pas assez tricot
trop couture

je dois faire d’autres croquis

lui aussi s’inscrit à vincennes


Mardi 14 janvier 1969

je pensais aller à vincennes m’inscrire mais mes meilleures amies décidément ne m’oublient pas
de plus les peintres viennent dans le studio alors en attendant mon rendez-vous avec aurélia je dessine

puis je passe chez pierre
il est tout beau
tout heureux de me voir

son coup a marché il a passeport et tout
bref il m’invite à voir mister freedom de william klein
puis à manger une côte de boeuf au pop hot

je le quitte à deux heures du matin


Mercredi 15 janvier 1969

inscription vincennes

fragments les chinois avec terzieff

vincennes matin finalement je m’inscris en dominante sciences politiques en espérant que la licence sera créée

vers 6 heures je vais au quartier ne sachant si je vais ensuite à saint-leu ou si je reste avec pierre
au cas où il n’a pas oublié qu’il m’a invitée à aller au théâtre voir terzieff dans fragments

je rencontre devant le buci ses frères
et maïté qui veut que j’aille avec elle voir pierre rue visconti

je vais chez hélène très triste parce que yannis passe ses journées à vincennes et la laisse seule

puis je trouve pierre au buci
il pensait que je ne viendrais pas

théâtre excellent comme toujours avec terzieff

nous dînons au pop hot
nous évoquons les histoires de la sorbonne
mais c’est dommage je n’ai plus confiance politiquement

je reste la nuit avec pierre


Jeudi 16 janvier 1969

rosemary’s baby avec pierre
angoisse mais je connaissais déjà l’histoire je ne suis pas choquée
dehors il fait froid j’ai mal au cœur

pierre m’entoure m’offre des huîtres
quand nous rentrons j’ai une crise d’asthme
je suis nerveuse et révoltée par la poussière de la pièce et la crasse ambiante


Vendredi 17 janvier 1969

pierre a essayé de me calmer mais n’a réussi qu’à aggraver mon état
il prétend que je suis injuste qu’il cherche seulement à m’aider
et moi je ne supporte pas

je pars tôt

j’ai une crise pénible angoissante

maman arrive je décide rapidement de rentrer à saint-leu avec elle


Samedi 18 janvier 1969

11 h sciences po réunion à vincennes

j’arrive tôt à vincennes
enfin un quart d’heure avant la réunion ce qui représente un tour de force
les profs auront fort à faire
nous n’hésitons plus à les contrer
il n’y a plus de barrières hiérarchiques
je n’ose pas encore prendre la parole mais ça viendra

un type qui était deux rangs derrière moi vient s’asseoir à côté de moi il est sympa plein de vie je crois que je m’entendrai bien avec lui et c’est pratique de pouvoir désormais tout de suite tutoyer les gens

je rentre dans l’île
per-jakez doit aujourd’hui me rapporter les derniers bagages restés à nantes


Dimanche 19 janvier 1969

faubourg poissonnière

dessins

per-jakez nous réveille
toujours ponctuel précis sûr certain solide
je suis contente de le voir
et puis il est mignon il a un très beau sourire
il nous conduit boulevard poissonnière
j’aime sa façon de conduire rapide et efficace sécurisante
per-jakez c’est peut-être ce qu’il y a de plus beau en moi
c’est toute l’intégrité de l’enfance

je fais mon rideau de toile cirée jaune puis nous rentrons
et je dessine jusqu’au soir

pierre n’a pas rappelé pendant que j’étais là


Mercredi 22 janvier 1969

soir rychter grandes discussions
il va essayer de faire trois de mes modèles

alors pierre je m’en fous


Jeudi 23 janvier 1969

midi je frappe rue visconti pas de réponse
je suis folle de rage maman doit venir tout à l’heure pour m’aider à déménager

je reste avec son frère au buci

à une heure trente nous allons rue visconti
pierre a ouvert il paraît très dur et dit qu’il ne pouvait pas ouvrir tout à l’heure
bon j’ai compris il y a une nana dans son lit à côté
d’ailleurs son sac est là

maman et philibert sont arrivés avec un immense far breton que maman a fait spécialement pour pierre

déménagement
nous prenons un maximum de choses

pierre me demande de passer demain à midi pour l’enregistrer sur l’occupation de la sorbonne

boulevard poissonnière je fais des rideaux encore et range l’appartement

à six heures vincennes où je dois avoir réunion d’information de sciences po

des types du comité d’action arrivent
flics à la sorbonne
profs exclus
manifs
grève votée avec occupation

arrive le type sympa de l’autre jour
je reste manger au restau u et rencontre aurélia 

a g à 8 h je décide de rester
mon copain est à la tribune
glücksman est très beau


Vendredi 24 janvier 1969

toujours à la fac

à une heure à la cafétéria je retrouve mon copain très étonné de me voir là

les voilà
aurélia fonce
moi aussi mais sans voir grand-chose
les c r s courent partout
je suis entrée dans le bâtiment c
je me retourne
les c r s entrent dix mètres derrière moi
je fonce tout droit dans l’escalier et me retrouve dans la zone d’autodéfense où je ne voulais pas aller étant non-violente
attente
longue attente
on se sent tous proches
révoltés de voir les c r s faire les cent pas en bas devant les amphis

puis attaque
je monte au 2e étage avec ceux qui ne veulent pas se battre
on étouffe on pleure
on entend crier
descendez
on descend
ne les touchez pas

alors vous n’êtes pas mieux là
grand amphi
on respire si bien ici

attente des autres
puis on est tous embarqués dans les cars vers beaujon

à beaujon attente
parqués dans des cellules
serrés comme du bétail

slogans
nous sommes tous des juifs bretons
on a tous tué marcovic

fouille
identité
photos
fichage

attente
on entend des cris
pour nous mettre en condition

je commence à ne plus pouvoir respirer

à trois heures de l’après-midi on nous relâche
là dans la rue devant l’hôpital j’ai une crise d’asthme épouvantable

j’appelle ma sœur qui a dû s’inquiéter
aurélia l’a réveillée à trois heures du matin pour lui dire que je serais battue matraquée et tout
parce qu’aurélia elle s’est tirée
elle a eu raison d’ailleurs

je me repose me restaure m’endors

ma sœur revient nous allons dîner chez maya rue de fürstenberg


Samedi 25 janvier 1969

pierre nous réveille au téléphone vers onze heures
il est très brillant
il ne part pas aujourd’hui parce que les banques sont fermées et qu’il ne peut toucher le chèque qui devait payer son voyage
il veut que je l’enregistre sur ses histoires de la sorbonne
il n’a pas dormi
son appartement avait été mis sens dessus dessous par ses futures occupantes
et puis il a eu des histoires avec des nénettes

moi il m’embête avec ses conneries
mais je fais assaut d’humour comme d’habitude

maya arrive vers midi
je me lève avec effort
j’ai des difficultés à retrouver mon rythme respiratoire

piscine eau trop froide ou moi trop fatiguée je perds complètement mon souffle

je m’endors après le repas tout l’après-midi jusqu’à huit heures

dîner avec ma sœur au théâtre de la ville

puis visite chez hélène qui nous coupe les cheveux
il y a deux cinglés chez elle en plus de yannis


Lundi 27 janvier 1969

15 h vincennes marxisme et théorie de marx
17 h vincennes sociologie des classes sociales

il paraît qu’on risque des sanctions pour avoir occupé vincennes

je rencontre jacques de la sono sorbonne et philippe de l’occupation qui me dit
voilà ce que c’est de devenir gauchiste
ah bon


Mardi 28 janvier 1969

10 h 30 vincennes national-socialisme amphi 3
étrangeté de me retrouver dehors avant dix heures

cours avec rouvier jeune sportif actif brillant et horriblement cabot
ne cesse de nous parler de ses petits copains edgar faure et autres
mais son cours est pour l’instant intéressant

rencontre michel mon petit camarade de droit
ravi de me voir
était déjà dans l’amphithéâtre quand nous avons été pris dans la zone d’autodéfense
m’avait fait de grands signaux que je n’ai pas vus

bon on ne se quitte plus on mange on prend le café

l’après-midi je rentre à paris
j’ai mal aux dents
je rate toute ma fin de journée


Mercredi 29 janvier 1969

10 h 30 national-socialisme
16 h sociologie économique

il y a beaucoup de choses pour lesquelles on peut et doit lutter
mais pour ça il faut être fort

cours avec rouvier il m’énerve
paraît que dès qu’il lève le petit doigt le monde s’empresse de faire des articles
on verra
de plus son cours devient trop érudit
on veut de l’action cher professeur

après le déjeuner je finis par retrouver michel
on passe les tests d’anglais ensemble c’est marrant

puis il part
je reste à l’a g de socio
puis on reste pour éco po
pour voter la motion contre la participation

arrive aurélia
puis brice aussi

a g successives

je dîne avec yannis qui mourait de faim

socio économique
a g de psychanalyse près de glücksman


Jeudi 30 janvier 1969

18 h histoire des idées politiques

nuit de souffrance atroce je deviens folle avec ces foutues dents

j’ai dit à pierre que je n’aurai pas le temps de le revoir avant son supposé départ à londres déjà retardé de huit jours ni pour l’interviewer sur mai
mai on s’en fout maintenant
et je perds mon temps

à part ça difficultés pour faire soigner mes dents

mais vincennes c’est passionnant
avec michel mon petit camarade de droit on intervient tout le temps on va avoir fort à faire avec les types de l’u e v union des étudiants de vincennes

jeu de mots quitte cette u v rejoins l’u e v

cours très intéressant


Vendredi 31 janvier 1969

18 h 30 droit constitutionnel
21 h 30 soirée chez kiki féraud

si nous voulons lutter activement il va nous falloir d’abord travailler comme des dingues
ça a bien commencé
il nous faut être les plus forts

je rencontre toujours michel
à la bibliothèque nous nous retrouvons entre deux livres
il est sympa
nous travaillons ensemble assez longtemps

soir je vais chez kiki à un dîner avec gilbert le frère de pierre
j’avoue que ça ne m’amusait pas mais ça ne se passe pas trop mal
gilbert a l’air de plaire à yves le fiancé de kiki

je me sens un peu bizarre au début
sortant de vincennes comme ça
me retrouver là c’est étrange
j’ai les yeux qui s’enfoncent

comme dit tout de suite yves
avec des yeux pareils ou on fait beaucoup l’amour ou on fait la révolution

ah


Maquisards du Bois de Vincennes, Gaelle Kermen, 2011 books2read.com/u/brG76M
Journal 60, Gaelle Kermen, 2012 http://books2read.com/u/m2v26o
Des pavés à la plage Mai 68 vu par une jeune fille de la Sorbonne, Gaelle Kermen, 2018 https://books2read.com/u/4Dlz2O


Gaelle Kermen, Kerantorec, le 31 janvier 2019


Fac de Vincennes-août-1969 / Fac de Vincennes-juillet-1969 / Fac de Vincennes-juin-1969 / Fac de Vincennes-mai-1969 / Fac de Vincennes-avril-1969 / Fac de Vincennes-1969-mars / Fac de Vincennes–1969-février / Fac de Vincennes 1969-Janvier

Comment faisait-on avant Scrivener : une experience

Comment faisait-on avant Scrivener : une expérience

Depuis deux ans que j’utilise quotidiennement Scrivener pour tous mes projets d’écriture, personnels comme professionnels, je ne me pose plus la question de savoir comment je faisais avant sur AppleWords ou Word, je crois que j’ai oublié, comme j’oublie les mauvais souvenirs. Je travaille, je gère les documents, je crée des tables des matières, je formate, j’exporte et je publie, c’est tout.

Expliquer quelle est la plus-value de Scrivener par rapport aux traitements de texte créés dans les années 80 m’oblige à un retour en arrière, vers un vieux temps, qui n’était pas toujours si bon que ça.

Je ne vais pas ici vous faire un état de l’évolution de l’écriture au cours des âges depuis Sumer. Si je publie ces guides, ce n’est en aucune façon pour vous dire ce que vous avez à faire, mais pour vous apporter le témoignage d’une expérience riche et longue. Scrivener a le mérite de s’adapter à la plupart des besoins des gens qui écrivent. 

Comment je gérais mes documents dans les années 60-70-80.

L’écriture fait partie de ma vie au même titre que l’air, la nourriture, le sommeil, l’activité. C’est ma respiration, sans elle, je meurs.

J’ai tenu mon journal dans des cahiers cartonnés depuis mon arrivée à Paris en septembre 1960 et je le tiens encore, mais cette fois directement en numérique sur Scrivener, via mes ordinateurs fixes ou mobiles.

Cahier des années 60
Cahiers des années 60

Lorsque j’étais étudiante de 1964 à 72, entre la fac de Droit d’Assas, la Sorbonne et la fac de Vincennes-Paris 8, j’ai beaucoup écrit, pour les mémoires et exposés nécessités par les études, mais aussi pour préparer des articles publiés dans la Revue Esprit, des chroniques littéraires et artistiques pour la radio France-Culture ou quelques émissions de télévision avec Michel Polac à Post-Scriptum, ce qui me permettait de financer mes études. J’ai aussi écrit un roman de jeunesse Aquamarine 67.

Je prenais mes notes dans des carnets, que j’avais toujours sur moi, dans mon cartable en vinyle jaune ou mon panier d’Ibiza. Je travaillais ces notes sur des feuilles volantes, des feuilles pelure bleue (c’était aussi ce qu’utilisait Colette et ça m’inspirait). J’écrivais aussi sur du papier d’autres couleurs, selon les sujets, comme je différenciais mes fiches bristol par couleur selon les thèmes. Un peu comme ce que je vois au moment où j’écris ces lignes dans le classeur de gauche sur Scrivener iOS, où s’affiche mon plan général du projet en cours. Je viens d’ajouter un chapitre en créant cette nouvelle page inspirée par le réveil du matin.

Nouvelle page, nouveau chapitre. Couleur selon avancement écriture
Nouvelle page, nouveau chapitre. Couleur selon avancement écriture

Après avoir pris des notes et fait le plan de ce que je voulais raconter, je rédigeais un premier jet sur mes feuilles volantes. Je rangeais ces feuilles accumulées dans un classeur ou un dossier, qui s’amplifiait au fil des recherches. Les documents de recherche étaient trouvés en bibliothèque. J’ai eu la chance de fréquenter à Paris des bibliothèques prestigieuses, comme Sainte-Geneviève, la Sorbonne, la Mazarine, la Bibliothèque Nationale-Richelieu ou celles de la fac d’Assas et de Vincennes à l’époque pionnière de 69 à 72. J’achetais aussi beaucoup de livres, que j’ai encore dans ma bibliothèque bretonne, témoins de mes itinéraires. Et quand je devais finir un article ou un mémoire, mon bureau (une table à tréteau Prisu d’Andrée Putman, 1969) était couvert de papiers divers, carnets, feuilles, dossiers, classeurs, boites de notes volantes, etc.

Alors commençait la rédaction de l’écrit en cours directement sur une machine à écrire, une Underwood, puis une Olympia, et enfin, la dernière, une IBM à boule. Bien sûr, je mettais deux carbones pour avoir des doubles. J’allais très vite, car j’avais suivi des cours audio-visuels de dactylographie à Vincennes. Précieuse formation, comme celle que j’ai eue dans ces années 60-70 à la lecture rapide. Ce capital me sert encore à l’âge de ma maturité.

Ensuite, je relisais le résultat et je le modifiais en l’annotant, découpant aux ciseaux les passages que je voulais déplacer, puis je les collais aux bons endroits. Les feuilles prenaient une sacrée allure.

Et quand le résultat me satisfaisait, je reprenais à la machine tout le texte entier ! Pas de sauvegarde de texte à l’époque, on recommençait jusqu’à la version finale.

Manuscrits d'aquamarine 69-74
Manuscrits d’aquamarine 69-74

La gouvernante de Marcel Proust, Céleste Albaret, raconte dans son livre de souvenirs Monsieur Proust, Robert Laffont, 1973, comment elle devait gérer les paperoles de l’écrivain, lorsqu’il avait revu un chapitre de À la recherche du temps perdu.

Marguerite Yourcenar faisait aussi des copiés-collés manuels pour corriger ses écrits avant les ordinateurs.

Je me suis toujours laissée inspirer par les écrivains que j’estimais.

Puis, dans les années 80-90, les ordinateurs ont remplacé les machines à écrire.

J’ai d’abord continué à prendre mes notes dans des carnets, puis très vite sur SimpleText de mon premier Mac en 92, un LC III. Je me flatte d’être une grande paresseuse et je n’aime pas refaire ce qui a déjà été fait si je peux l’éviter. Donc très vite les notes ont été saisies directement sur clavier, pour être retraitées dans ClarisWorks, le traitement de texte fourni en standard sur les Mac, devenu AppleWorks, puis Pages. Je rangeais les textes les uns avec les autres dans des dossiers selon les sujets concernés. Pour corriger les écrits, je faisais encore des copiés-collés, non plus avec des ciseaux et de la colle, mais avec l’équivalent informatique, qui gardait d’ailleurs le symbole des ciseaux et de la colle (couper, copier, coller). Je reconstruisais l’ensemble du texte, bout à bout, en un seul document avec un Plan hiérarchique.

Plus tard, au début des années 2010, j’ai utilisé Word, lorsque j’ai commencé à publier mes cahiers des années sur Amazon Kindle Direct Publishing et Smashwords. C’était la même chose que Pages en plus compliqué et plus lourd. J’ai corrigé, mis en forme et publié plusieurs centaines de pages sur ce traitement de texte professionnel, en créant à la fin une table des matières cliquable pour publier des ebooks bien formatés.

Or, ce qui était valable en 2010 ne marche plus aussi bien en 2016. La technologie change très vite.

Il y a quelques mois, Smashwords m’a avisé que l’affichage NCX (ce qui gère la table des matières cliquable sur l’ebook de format ePub ou mobi) n’était pas valide sur un de mes fichiers publiés en 2011. Pourtant, tout avait été fait dans les règles expliquées par Mark Coker, créateur de la plateforme américaine d’édition indépendante numérique, dans le Guide des Styles, que j’avais lu en anglais et relu en français lors de sa traduction. J’avais à chaque titre et sous-titre créé un hyperlien relié à une cible et fait une table des matières cliquable. Ça marchait alors. Mais l’ouvrage faisait 700 pages, j’ai dû mal gérer quelque chose.

telecharger fichier final
Vérification de la table des matières sur Amazon KDP

Bref, il me fallait refaire ce que j’avais passé tant de temps à organiser. J’avoue qu’à l’idée de reprendre Word pour ça je déprimais, les bras m’en tombaient, tant j’avais trouvé ça long et fastidieux. J’ai dépublié le Journal 60 et le reprendrai dans Scrivener avec tous les autres.

La technologie a beaucoup évolué en six ans.

Heureusement, j’ai découvert Scrivener.

J’ai connu Scrivener par des auteurs étrangers dont je suivais les blogs, belges, américains, anglais.

Lorsque j’ai eu un peu de temps pour me pencher sur la question de l’écriture, lorsque j’ai eu assez d’argent pour remplacer mon MacBook par un Mac mini de bureau, j’ai téléchargé la version d’essai de Scrivener sur le site de l’Apple store. Très vite, je l’ai payée, tant elle correspondait à ma façon de faire : écrire sans me soucier de la forme, jamais en linéaire, mais par idée notée au fil de la réflexion ou des recherches, en me référant à des documents externes rangés dans le même projet, sans avoir à aller les pêcher sur mon ordinateur. En plus je pouvais formater ensuite un beau document selon les besoins de publication, en ebooks ePub ou mobi, ou PDF pour les correspondants n’ayant pas de liseuse.

Une de mes cousines du côté de ma mère écrivait un livre sur la propriété d’un de nos ancêtres. J’avais chez moi des archives familiales que je numérisais pour les lui envoyer. Selon les questions qu’elle me posait, je lui faisais quelques pages illustrées des photos d’archives et les lui formatais en PDF. C’était tout beau, comme j’aime, avec les précisions exigées par une méthodologie acquise au cours de mes études.

J’ai mis du temps à me former à Scrivener, mais j’en gagne beaucoup depuis.

Le logiciel était traduit en français, mais pas la documentation. J’avais lu la bible de Gwen Hernandez Scrivener for Dummies, de FirstEdition, 2012, non traduite en français. J’avais acheté d’autres ouvrages écrits par des auteurs américains. J’avais visionné de nombreuses vidéos, lu beaucoup d’articles d’auteurs anglophones enthousiastes, quelques uns de rares auteurs francophones utilisateurs de Scrivener. Je lisais avec attention le Tutorial et le Manual fournis par le logiciel. Mais parfois je butais sur des termes employés dans le logiciel traduit qui ne correspondaient pas à mes habitudes, comme Doublon dans la version Mac pour Dupliquer dans la version Windows, ce qui est plus explicite ; en général on évite les doublons dans nos bases de données. J’ai mis du temps à comprendre comment dupliquer un fichier ou un dossier avec le raccourci tout simple command+D.

Je reprenais alors les vidéos d’une certaine auteur américaine que j’avais vue dupliquer ses chapitres pour augmenter son plan dans le classeur. Et j’ai fini par comprendre comment ça marchait.

J’ai alors géré tous les cahiers saisis sur mes ordinateurs depuis plusieurs années pour les intégrer dans des projets Scrivener, organisés par année, scindés (cmd+K) par mois, avec les documents de recherches ou de publications annexés dans chacun des projets. Le travail est prêt pour les relectures, les modifications, les reformatages, les documentations des nombreux cahiers que j’espère publier de mon vivant.

Autant j’avais le sentiment de piétiner et d’être freinée quand je travaillais sur Word, autant j’ai été soulevée par une énergie incroyable qui m’a permis de gérer plus d’une centaine de cahiers en très peu de temps. Là où je pensais passer des mois et peut-être des années, j’avais passé quelques jours ou semaines à structurer un travail solide et fiable. Je n’allais plus être obligée d’aller à la pêche aux documents. Et surtout, je ne risquais plus de perdre un seul morceau de mes écrits. Sereine désormais !

Pourtant, j’en étais encore aux phases de découverte du logiciel. Maintenant que j’ai intégré l’essentiel des manipulations et des possibilités, je peux envisager de publier les 15 000 pages de cahier écrites entre 1960 et 2016, alors que j’ai failli renoncer à ce rêve devant l’ampleur de la tâche lorsque je travaillais sur Word et que je n’en voyais jamais le bout.

Qu’apporte Scrivener par rapport aux autres gestions de documents et d’écriture d’essais, rapports ou romans ? 

Quand on ouvre Scrivener on a en général deux fenêtres sur Windows : le classeur et l’éditeur, ou trois fenêtres sur Mac : le classeur, l’éditeur et l’inspecteur. L’inspecteur permet de régler les paramétrages de chaque page ou chapitre.

TdMclasseur
Classeur et éditeur de page en cours d’écriture-Scrivener pour Mac

Tout est manipulable selon les habitudes de chacun. Afficher le classeur ou non. Afficher l’inspecteur ou non. On peut aussi écrire sur une seule page comme on le faisait sur une machine à écrire.

Si je garde les deux fenêtres essentielles, le classeur et l’éditeur, j’ai d’un côté le plan général de mon ouvrage en cours et dans le grand écran je peux lire chaque page. Je peux aussi en voir deux si j’écris en consultant un document de recherches. Ou consulter un document audio ou vidéo dans le dossier Recherches.

Dans le classeur de gauche, je vois tous les titres de chapitres, de parties, de sections ou sous-sections, selon le genre de document en cours. C’est mon plan qui se développe ou se réduit selon mes besoins. Lorsque je serai satisfaite du plan général pour le reporter dans une table des matières cliquable, je sélectionnerai toutes les têtes de chapitres pour un plan condensé, ou tous les dossiers avec les sous-dossiers pour un plan développé, très complet ou non selon les besoins, puis je les copierai en copie spéciale Table des matières et collerai l’ensemble dans une page du classeur au-dessous des pages de titres et copyrights en début d’ouvrage. Finalement j’exporterai un beau document exploitable par toutes les plateformes numériques ou solutions d’impression.

Plus efficace, je ne pouvais pas l’imaginer avant de le pratiquer.

Plus professionnel non plus, car, hélas ! sur Amazon, je vois trop d’ebooks écrits et formatés sous Word qui ne comportent même pas de table des matières, alors que c’est si facile à faire avec Scrivener.

Bien sûr, si je voulais, je pourrais reprendre l’exportation de mon document .doc dans Word pour le reformater selon les habitudes universitaires ou journalistiques. Scrivener précise bien que le logiciel n’est pas un outil de formatage des écrits, mais un organisateur, un planificateur, un outil d’aide à l’écriture. Il se trouve que depuis que j’utilise Scrivener je n’ai plus eu besoin de rouvrir Word, sauf pour vérifier que les formatages de compilation finale étaient corrects. Jamais je n’ai eu besoin de changer les paramétrages mis lors de la compilation sur Scrivener. Je ne me soucie donc plus de feuilles de style. J’écris, je construis, je planifie et à la fin seulement, je formate, compile et exporte. Et les formatages peuvent être différents selon leur destination, mais mon texte, lui, reste fidèle au poste, sans bouger, dans le projet Scrivener.

Dans le dossier Recherches, en bas du Classeur, je stocke tous les documents texte ou html récupérés sur le web ou ailleurs. Je n’ai donc plus besoin d’avoir des tas de papier autour de moi comme autrefois quand seuls le papier et la machine à écrire me permettaient d’écrire et publier.

Et encore, j’ai toujours été relativement organisée dans la gestion de mes écrits. Quand je vois comment certains gèrent des documents professionnels ou juridiques, je me dis que c’est beaucoup de temps perdu, et ça se compte très vite en mois et années, d’aller à la pêche aux documents par des recherches internes dans les arborescences de l’ordinateur, dans des dossiers éparpillés dans différents endroits de l’ordinateur, ou pire des fichiers balancés en vrac sur le bureau, alors qu’on peut tout classer dans des dossiers spécifiques réunis en un seul endroit : le projet dédié sur Scrivener, pour en faire un document impeccable avec des liens se rapportant aux pièces justificatives à transmettre aux avocats et juges. On peut perdre des mois à travailler de cette façon archaïque. Et c’est pourquoi j’apporte ma pierre à l’édifice en écrivant de modestes guides d’initiation francophone à ce logiciel dont la documentation est en anglais.

Scrivener m’apporte la sérénité dont j’ai besoin pour vivre en harmonie avec moi-même et le monde qui m’entoure.

Maintenant, je peux même écrire cette page sur l’application iOS dans mon jardin, dans la belle lumière de septembre et c’est un grand bonheur que je vous souhaite de connaître.

Ecrire dehors, un rêve de toujours, avant sur les cahiers, maintenant sur ScrivenerApp
Ecrire dehors, un rêve de toujours, avant c’était sur les cahiers en papier, maintenant c’est sur ScrivenerApp, partout où j’ai envie d’écrire.

Je suis rentrée chez moi, à Kerantorec, qui réclame mes soins de tonte, taille, débroussaillage et bientôt bûcheronnage. La date n’est plus fixée pour la publication du guide iOS en préparation. Ce sera dans le courant de cet automne 2016. Je veux prendre mon temps pour faire un beau guide.

En attendant, lancez-vous, l’application est simple d’accès, et si vous avez un souci n’hésitez pas à poser vos questions, nous tenterons d’y répondre au mieux.

Mail professionnel : kerantorec(at)iCloud.com

Belles écritures.

Gaelle,
Kerantorec, le 24 septembre 2016

Smashwords : Guide des Styles gratuit
Scrivener est diffusé par Literature&Latte en versions Mac, Windows (c. 49 €) et application iOS (c. 20€)

Photos : archives personnelles
© gaelle kermen 2016