le m l f mouvement de libération des femmes à vincennes
Extrait du Journal de l’année 1970 in Clandestine 70 (sortie imminente)
jeudi dernier je savais qu’il allait se passer quelque chose
j’avais peu dormi
je m’étais levée tôt pour aller au cours d’économie politique sur les problèmes de la paysannerie française
ça avait été une drôle de journée
mes yeux s’enfonçaient de douce fatigue
mais j’étais restée avec les camarades de sciences po je me sentais forte et cinglante bardée de mon ceinturon marocain de cuir clouté
Il y a 50 ans, je faisais 60 cm de tour de taille. Le temps a passé.
[…]
il y a eu une manifestation du nouveau mouvement de libération des femmes
des nanas avaient collé le matin des affiches provocantes style
nous sommes toutes des hystériques
nous sommes toutes des mal baisées
nous sommes toutes des frustrées
des mal baisées je les plains
j’ai dit que c’était leur faute qu’elles n’avaient pas à attendre d’être baisées bien ou mal mais qu’elles n’avaient qu’à baiser elles-mêmes et qu’elles ne seraient ni hystériques ni frustrées
leur tract était bien fait du genre
qui tape les stencils quand les types discutent de l’avenir de la révolution
qui fait la cuisine et qui garde les gosses pendant les réunions politiques
et cætera
très juste
c’est toujours pour les nanas les sales boulots
je me rappelle mon expérience d’il y a deux ans au temps de la sorbonne occupée et de la rue visconti
je pouvais les compter les petits révolutionnaires qui savaient ranger avant leur départ ou même seulement dire merci
je n’en ai connu qu’un c’était alain
philippe retrouvait instinctivement les gestes de maître à esclave
pierre n’en parlons pas
le plus grave c’est que j’acceptais
c’est là qu’est le problème
dans notre acceptation
c’est ça qu’elles ont décidé de secouer
il y avait beaucoup de monde à les attendre ces nymphettes comme disaient les types qui étaient dingues devant les affiches
ils n’en revenaient pas
ils ont toujours si bonne conscience de leurs bons droits
elles sont arrivées avec des banderoles
tee-shirt blanc avec sigle rouge du symbole féminin de vénus avec un poing dedans
elles criaient des mots d’ordre que l’on n’entendait pas à cause des hurlements des mecs
à poil à poil à poil
elles distribuaient leurs tracts tranquillement
dans les nanas j’ai reconnu mireille une amie de bébé
ce sont les types qui ont fait dégénérer la manifestation en kermesse folklorique
quand mon si tendre petit vietnamien christian duc m’a vue il s’est jeté sur moi en disant
libère-moi libère-moi
il a une voluptueuse peau de salope
il a aussi voulu me fourguer à une amie vietnamienne qui se rappelle m’avoir vue à l’internat de maurice ravel
ainsi qu’à un petit ami non moins joli que j’avais repéré depuis pas mal de temps et qui n’a pas l’air du tout homosexuel lui
finalement les filles ont pu tenir une assemblée générale dans le grand amphi et ont très bien posé les problèmes
peu à peu mes muscles reprennent leur place et mon souffle sa cadence
mais je n’ai pas envie de parler
maman ne le comprend pas
alors je me plonge dans la baignoire bleue avec le marxisme du XXe siècle
après-midi on commence en famille à écrire les adresses pour gault et millau pendant qu’ils parlent à la radio des amusements de paris de bouffe de clubs privés
comme si les jeunes n’avaient que ça à penser s’amuser
margot et simon arrivent
on dîne ensemble en bas
et puis ils partent avec ma sœur au théâtre de la huchette voir la cantatrice chauve de ionesco
je reste très éveillée à écrire ces foutues adresses jusqu’à presque trois heures du matin
dimanche 2 mars 1969
adresses adresses adresses
tour de notre société de consommation
margot descend puis revient avec des fleurs des anémones assorties à mes couleurs d’aujourd’hui qui s’éclaboussent doucement sur le mur blanc
simon m’apporte une rose
pour mon anniversaire demain
aujourd’hui c’est celui de pierre
il y a un an il avait trente ans
moi demain j’aurai vingt-trois ans
ma sœur m’offre le lever du jour de joan baez
un livre des rêves des pleurs dans un grand vide une force de violence d’amour
je ne me sens plus ces délires d’angoisses d’il y a deux ou trois ans
où vais-je
lundi 3 mars 1969
écoute-moi dieu veille sur lui de très près il est plus fragile que la plupart des gens et en outre je l’aime
joan baez pour bob dylan
matin gris
on part vers les nouvelles messageries de la presse parisienne
je reviens mourante de souffle et m’endors sans aller au cours de casamayor
petrus me réveille pour me souhaiter mon anniversaire c’est merveilleux qu’il ne m’oublie pas
vincennes
philippe et les autres
un a les yeux verts
je n’ai pas envie de travailler
rémy
rémy veut qu’on souhaite ensemble nos deux anniversaires
philippe les autres
un type se vante de ses exploits sur les coins de table et dans les lavabos dans tous les coins de vincennes
il nous déprime
pas envie de travailler
philippe bibliothèque
il a sa petite amie de médecine près de lui mais son attitude avec moi ne change pas
malgré moi je cherche daniel
soir cours avec rémy
soir je pars avec lui
je n’ai pas trouvé daniel
je ne veux pas mourir
nuit chez rémy
j’ai trop bu
je n’en peux plus
mardi 4 mars
je suis rentrée au matin
j’étais jolie bien maquillée et affreusement triste dans l’appartement gris de blanc
maintenant il fait beau parce que j’ai dormi
le jour s’est levé enfin
je n’en pouvais plus d’attendre
je vais sortir dans les rues avides de printemps
et puis je reviendrai et j’inventerai de jolies choses
à habiter
mais dieu que je suis seule sans pierre je n’ose l’admettre pourtant
je ne sais même plus de quoi j’ai envie
plus tard
le soleil est toujours là mais je pourrais pleurer
visage yeux daniel illusion
j’ai lu joanie baez
qu’est-ce que je fais de ma vie
au fond je ne crois à rien
mercredi 5 mars 1969
ce matin je dois enregistrer rouvier sur magnétophone pour conserver une preuve orale de ce qu’il va promettre à propos du problème des non-bacheliers
j’ai fait un effort pour me lever tôt
j’ai oublié la nuit désolante avec rémy qui ne méritait pas ça
je ne devrais pas boire autant
il fait beau la journée va être intéressante
j’ai du mal à respirer
tiens une lettre sous la porte
je l’attendais
timbre anglais
c’est de pierre
il a froid il a faim il n’a plus d’argent
à peine un je t’embrasse
je suis furieuse
mais au fond pour que pierre m’écrive une telle lettre difficile à écrire il faut qu’il m’aime vraiment ou du moins qu’il m’ait en grandes confiance et estime
toute la journée je vais très bien travailler
enregistrant au magnétophone nos débats sur l’ordre contestataire
assistant à deux cours jusqu’à neuf heures du soir
pas vu daniel
jeudi 6 mars 1969
réveil à neuf heures
en chantant
for just one too many mornings
and a thousand miles behind
de dylan
à dix heures et demi je suis prête lavée habillée maquillée
maison rangée
je commence à décrypter les enregistrements
fenêtres ouvertes dans le soleil
un pigeon a traversé l’horizon
avarro l’ami de penny arrive m’apporter la fin de sa thèse de doctorat d’histoire à taper sur l’histoire de l’esclavage
puis juste avant son départ arrive marc avec qui je travaille l’exposé
il me plaît il me plaît pas
la question ne se pose pas il a une femme et une petite fille
je me sens très démunie presque frustrée toute la journée
à vincennes toujours rencontres multiples discussions
en fait assez peu de travail
un cours celui de christian toujours adorable
vendredi 7 mars
soleil soleil soleil
j’ai envie d’un tas de nouvelles choses
je m’habille dingue
robe jaune ultra courte un petit foulard sur fond noir et de longues jambes noires
quand j’arrive à vincennes je rencontre luc et myriam que j’ai vus pour la première fois l’autre matin au cours de rouvier et pendant nos débats sur l’ordre contestataire
l’a g a lieu dans le bassin vide au soleil assis par terre
qu’est-ce que nous attendons
la marée dis-je
quelques guitares quelques folksongs de derrière les fagots
c’est le printemps
errances dans la fac assoupie
je m’engueule un peu avec rémy
finalement je pars avec luc et myriam au quartier
il fait trop beau
on fout rien
j’ai envie de tout
samedi 8 mars 1969
magasins tissus ceintures claquantes rêves d’autres choses
temps toujours joli
je n’ai pas tellement de courage pour me mettre au travail
luc m’appelle il veut venir prendre un pot ici
j’accepte
il vient l’après-midi
le soleil s’attarde sur le balcon
jeux de séduction en paroles
j’ai peut-être surtout envie de rire
il doit aller ce soir bouffer chez myriam il voudrait que j’y aille avec lui
moi ça ne me dit rien
myriam je la trouve très bien
ce genre de situation j’en ai assez
alors après son départ plutôt que d’attendre son coup de téléphone je pars à saint-leu avec ma sœur et la machine à écrire
ça évitera les complications
dimanche 8 mars saint-leu
dimanche joli ensoleillé
ma petite chatte nous prépare des bébés et fridu est toujours attendrissant
cet exposé nous ne l’avons pas suffisamment préparé
lundi 10 mars 1969
j’arrive en retard au cours de casamayor qui n’a pas encore commencé
luc et myriam sont là
je m’assieds près d’eux
j’entends alors casamayor demander
qui est gaelle kermen
je dis c’est moi
il me félicite chaleureusement
il a beaucoup apprécié mon devoir
il paraît que c’est très bien ce que j’écris que c’est excellent et tout
c’est bien la première fois que je me fais ainsi remarquer par tout un amphi
je rougis de plaisir
luc commence l’exposé puis marc
ils ne font qu’aborder l’introduction du sujet
casamayor me demande mon opinion et apprenant que je fais partie de leur groupe les prend à témoin
comment vous avez gaelle avec vous
mais alors foncez
vous avez vu comment elle écrit
n’hésitez pas
il a un impact formidable en disant ça avec toute sa fougue
je suis très heureuse
casamayor je l’estime
c’est un grand bonhomme
il peut m’aider
à oser être moi-même
luc et moi sans myriam au cours de droit constitutionnel
intéressant
vincennes c’est un feu d’artifices de connaissances et de découvertes
à nous de continuer
luc et les autres
marc rémy
luc m’appellera
je rentre au quartier avec marc
je passe rue visconti
je ne sais pas quoi faire pour pierre
mardi 11 mars
a time of peace i swear it’s not too late
jour de grève générale
papa va passer la journée ici il n’est pas dérangeant il dort
onze heures trente le téléphone me réveille je respire difficilement c’est luc
myriam n’est pas encore arrivée il a envie de venir ici
je dis mon papa est là
il dit bon alors non
myriam arrive
me parle très fort
mais je l’aime beaucoup cette fille
et bêtement hier j’étais jalouse d’elle
mon dieu les types il ne faut pas se laisser aliéner par eux
je n’ai pas le temps
papa est heureux de lire mon devoir
et fier de moi
je suis fatiguée
mais tape la thèse d’avarro bien et plus vite
le soir simon arrive
il était à la manif
il a rencontré philibert
mercredi 12 mars
qui m’a appris à écrire
patrice et michel cournot bob dylan anton tchekhov jd salinger
et jean-louis cure peut-être
je le dis maintenant il était un grand poète et je n’ai pas su voulu pu l’aimer ni le comprendre
j’ai retrouvé daniel
j’ai eu raison d’attendre de dire non à luc et aux autres
il était tard
j’ai attendu
il pleuvait un peu
nous avons marché
tous les deux
de la bastille à la république le parcours de la manif d’hier
sourires complices entre les gouttes
je l’attendais
demain
nous n’avons jamais été au cirque
jeudi 13 mars
hier il m’avait demandé si je venais aujourd’hui à la fac et m’avait dit à demain
je suis allée au cours
plus tard à l’étage au-dessus du département droit passant devant une salle de philo je l’ai vu il m’a fait un signe
j’ai reconnu françois châtelet
je l’avais déjà vu en 64 avec noëlle jospin place de l’odéon dans un restaurant
j’avais un autre cours de droit
et j’ai de nouveau perdu daniel
je n’aime pas les vitres entre nous
demain je repars à nantes parce que je dois aller toucher mon premier terme de bourse avant le quinze à midi
il est des bonnes surprises
mais j’ai raison de penser
chaque jour
que je suis heureuse de vivre
vendredi 14 mars
je partirai en fin d’après-midi
j’appelle gene j’ai hâte de la voir
mon dieu je pense que j’aurais été si heureuse d’aller à nantes si le bébé avait vécu
vincennes
rémy toujours caressant tout doux
un peu cassant aussi
mais il me fait rire
débat pour l’exposé
ça fouare pas mal
quand apprendrons-nous à travailler ensemble
et puis luc me révolte il n’a aucune notion du manque d’argent de l’insécurité
je sors
je ne trouve pas daniel
je pars
train je lis
nantes gene chérie
choc en ne la voyant plus ronde ni épanouie comme avant
j’aimerais pouvoir faire quelque chose mais quoi
elle est révoltée
on le serait à moins
samedi 15 mars
nous parlons nous parlons ça lui fait du bien elle est angoissée par son isolement à nantes avec ses deux gosses souvent sans paul qui voyage beaucoup pour son travail
elle n’a plus l’envie même de faire la cuisine
elle est lasse
n’a plus de courage
ma grande gene si forte
il faudrait qu’elle vienne nous voir à paris que je lui fasse des robes qu’elle s’occupe de sa tête
je vais à la fac on me donne mon chèque 1392,00 F pas mal
je suis toute sautillante
au passage j’achète des jonquilles pour gene
puis trop rapidement le déjeuner avec les enfants
le départ en taxi
la gare
j’ai laissé gene dans un sale état
elle ne mérite pas ça
c’est trop injuste
dimanche 16 mars
boulot sur la thèse d’avarro
puis je couds mon pantalon de lainage blanc
les cousins simon et jakez arrivent en fin d’après-midi et vont nous chercher des pâtisseries arabes écœurantes et dégoulinantes à souhait
nous prenons le thé
luc m’appelle il m’a déjà appelée hier pour que j’aille bouffer chez myriam
moi je n’ai encore rien fait
à onze heures je commence
paul arrive on l’héberge pendant son voyage éclair à paris
je travaille jusqu’à quatre heures et demie du matin
je ne suis pas folle de joie de ce que j’ai fait
lundi 17 mars saint patrice
le temps est incertain mais je tiens à mettre mon pantalon blanc pull blanc chaussures vernies blanches foulard féraud en soie rouge chaussettes rouges et manteau marine
je suis un peu en retard mais très jolie
comme j’allais m’excuser casamayor s’avance vers moi pour me serrer la main avec chaleur
martine est avec sa petite fille muriel
ça me frustre toujours de voir les bébés des autres
film sur mai et on commence l’exposé
enfin je commence très à l’aise
trop peut-être
mais je m’amuse
les autres continuent
ensuite discussion
l’après-midi je m’endors au cours de droit constitutionnel je suis complètement vaseuse et puis
peu après notre sortie devant le département droit je retrouve daniel
nous rentrons ensemble
à nation nous échangeons nos numéros de téléphone
à demain peut-être
mardi 18 mars
journée de récréation
daniel va m’appeler venir
ce sera bien j’ai envie de lui
envie au fond je ne sais
je n’ai plus du tout envie de baiser pour baiser
ça c’est sûr
et puis la journée passe
je vais à la banque et perds toute l’après-midi du côté des champs élysées
a-t-il appelé n’a-t-il pas
je ne sais
nous avons le temps
beaucoup de temps
c’eût été trop tôt
je tape la thèse d’avarro
j’ai acheté quelques jolies choses
et pour l’instant j’enregistre donovan à la radio europe 1 sur campus de michel lancelot
mercredi 19 mars
temps éclaboussé de soleil
vrai printemps demain mais aujourd’hui déjà
alors je suis pleine d’ardeur je finis ma tunique de lainage blanc et le bermuda assorti
je tape deux ou trois pages
c’est long une thèse d’histoire
j’arrive à vincennes dans l’après-midi
luc m’embête enfin il ne m’amuse plus s’il m’a amusée
cours de poulantzas
puis cafétéria avec christian duc
il admire ma tenue avec force termes délirants puis nous discutons d’histoires de cul évidemment
puis arrive daniel qui me cherchait partout depuis ce matin
cours de socio économique près de martine qui est intéressante
à huit heures je rejoins daniel au cours de psychanalyse de leclaire
plus tard arrive marianne
mais daniel rentre avec moi et reste dormir ici
échec
je ne comprends plus ce qui se passe
daniel m’emmène manger près des anciennes halles espérant que ça ira mieux ensuite mais c’est de plus en plus mauvais
je ne sais plus faire l’amour
je ne peux plus faire l’amour
et je n’ai pas vraiment envie de faire l’amour
alors nous dormons
jeudi 20 mars
c’est seulement aujourd’hui vers midi que nous arrivons à le faire cet amour comme si c’était une obligation pour ne pas se quitter trop déçus
mais ça me déprime
pierre m’a traumatisée
ou je ne sais quoi
je ne comprends plus
vincennes l’après-midi
je me sens assez mal et dois quitter un cours
je retrouve philippe et lui raconte mes malheurs
puis christian mon adorable homosexuel oriental
bref nous passons la soirée à parler de cul
vendredi 21 mars
thèse thèse thèse
je n’ai pas le temps d’aller à vincennes
thèse thèse thèse
ce soir je vais rue guynemer invitée par petrus à une boom
je dois y retrouver isabelle qui m’a appelée l’autre soir
patrice sera là sans doute
je veux être éblouissante
je m’achète quelques somptueuses choses
volupté de pouvoir dépenser de l’argent
après si longtemps
j’aime vivre vite
être occupée à plein comme aujourd’hui
soir simon vient dîner avec nous et reste avec moi pendant que j’attends daniel qui doit venir me chercher ici et tarde et tarde et me rend folle
j’ai trop de soirs attendu pierre pour supporter ça à nouveau
enfin il arrive et nous partons
la première personne rue guynemer est patrice qui ne me reconnaît d’abord pas et constate que décidément je change chaque année
normal je grandis
on tombe sur une nana qui prétend avoir assisté à mon exposé l’autre jour à vincennes au cours de casamayor
isabelle françois et antoine de g
ces gens connus il y a quatre ans à peu près
jean-françois qui ne me reconnaît pas non plus tout de suite mais est ravi de me revoir et reste discuter avec moi presque tout le temps en critiquant les gens comme avant
je l’aime beaucoup
mais je guette patrice et j’arrive à lui parler quelques minutes de droit de son métier et de casamayor
patrice tu es moins beau qu’avant mais je t’ai aimé tu me donnes envie de travailler et je ne peux m’empêcher de penser que si je t’avais écouté j’aurais maintenant ma licence en droit et je n’aurais pas tout gâché
mais je n’aurais pas non plus connu pierre ni balmain ni kiki féraud ni la sorbonne libre ni casamayor et je n’aurais pas comme maintenant envie de te parler de droit et de justice
je rentre avec daniel tout gentil
mais ça m’a fait un choc de revoir patrice
j’aimerais de nouveau
oh je ne sais pas
je crois que ce qui me gênait chez lui était son manque d’humour
ou alors je n’étais pas réceptive au sien
samedi 22 mars
soirée chez louis féraud avec kiki yves et son ami et aussi le chien sloopy un labrit des pyrénées le chien de mia fonsagrives la seconde femme de louis
dimanche 23 mars
hier soir marianne est venue ici je ne l’ai pas vue j’étais chez kiki
elle trouve que daniel et moi allons bien ensemble
c’est faux je crois que nous pourrions arriver à bien faire l’amour tous les deux mais je ne sais pas si ça me suffit
je m’ennuie un peu avec lui
c’est pas encore ça
et je n’ai pas de temps à gaspiller
heureusement anne et moi avons un boulot fou qui ne laisse pas de place pour un bonhomme
j’ai envie de bosser comme une dingue et de gagner du fric
pour égaler les cournot les féraud et tous mes petits amis plus fortunés
les égaler socialement comme intellectuellement
lundi 24 mars
je ne vais pas au cours de casamayor
je n’ai pas le temps il me faut finir la thèse d’avarro pour demain
alors que je pars à vincennes vers midi et demi on me téléphone de la fac c’est patrick qui m’invite à aller demain soir au théâtre pour faire la foule parce que la radio va venir enregistrer et tout
de toutes façons je le retrouve à vincennes juste avant le cours de droit constitu
lui les autres philippe et tous viennent au théâtre demain ça va être drôle
exercice écrit en constitu intéressant
je ne vois pas daniel alors je rentre au quartier avec philippe décidément on s’entend bien
hélène chérie
benoît effrayant
mardi 25 mars
hélène vient travailler aux mailings de gault-et-millau
elle est ponctuelle dix heures pile
jeudi 27 mars
départ pour nantes pendant les vacances
samedi 29 mars
saint julien g a e c groupement agricole d’exploitation en commun treffieux rené philippot
dimanche 30 mars
bernard lambert à teillé avec tonton francis et simon
lundi 31 mars
nantes chambre d’agriculture bernard thareau
Écrit en mars 1969 publié in Maquisards du Bois de Vincennes, Gaelle Kermen, 2011 books2read.com/u/brG76M
Gaelle Kermen, Kerantorec, le 30 mars 2019
Gaelle Kermen est l’auteur des guides pratiques Scrivener plus simple, le guide francophone pour Mac, Windows, iOS et Scrivener 3, publiés sur toutes les plateformes numériques.
Vaguemestre depuis 1997, blogueuse des années 2000, elle publie plusieurs blogs sur ses sujets de prédilection, l’écriture sur gaellekermen.net, les chantiers d’autoconstruction sur kerantorec.net, les archives d’un demi-siècle sur aquamarine67.net et les voyages ici ou ailleurs sur hentadou.wordpress.com.
(Les notes entre parenthèses sont de février 2019, en particulier pour préciser les noms de quelques personnes dont je ne donnais que les prénoms. Certaines sont devenues célèbres.)
Transferts de dossier entre la Sorbonne, la fac de Nantes et le Centre Universitaire Expérimental de VincennesJustificatif de diplôme de la Sorbonne lors du transfert des dossiers entre Universités CELG (Certificat Etudes Littéraires Général : Philosophie, Latin, Anglais)
samedi 1 février
9h30 droit constitutionnel
je n’arrive évidemment pas à me lever pour aller à vincennes où j’ai rendez-vous avec michel mon petit camarade
tant pis
d’ailleurs il y a ce foutu déménagement à faire
gilbert ne vient pas
je suis furieuse
d’accord ça ne l’amusait pas de venir nous aider mais moi non plus ça ne m’amusait pas de le présenter à kiki vu que kiki ne pouvait plus entendre parler de pierre et qu’elle met tous les frères dans le même sac
elle n’a sûrement pas tort
donc je les considère comme n’existant plus
maya (Evic) vient en voisine nous aider avec deux amis
philibert aussi
sympa
dimanche 2 février 1969
j’ai bien dormi
il s’agit ici de prendre possession de l’espace
ce dont nous n’avons pas l’habitude
je fais la cuisine
bien
sur ce minuscule camping-gaz
l’après-midi yvon (Yves Petit de Voize) vient
il joue à m’interviewer sur la mini-cassette en tant que contestataire de vincennes
puis arrivent maman grand-mère le cousin et sa femme qui persiste à m’appeler cousine ce qui m’agace fort
tout le monde me fatigue
j’ai horriblement mal au dos et je dors très mal
michel de vincennes m’a curieusement manqué tout le week-end
tout jeune sans doute
l’an dernier il était encore lycéen il faisait partie des c a l comités d’actions lycéens en mai dernier
tout enthousiaste
j’aime ça
les gens qui vivent et ne sont pas encore usés ni désabusés
intacts
lundi 3 février
je n’ai pas du tout envie de me lever pour aller au cours à neuf heures
j’ai le corps tout endolori
et puis comme je suis réveillée j’y vais
en allant vers le bus j’entends un sifflement appel
c’est michel on se retrouve toujours
cours de libertés publiques avec casamayor
un drôle de bonhomme très sympathique qui nous parle de langage et de cohn-bendit et de contestation et de camarades
qui nous donne un devoir en nous disant
dites-moi ce que vous pensez vous
n’allez pas chercher dans les livres
c’est la première fois de ma vie qu’on me demande de penser pour un devoir
au déjeuner je ne retrouve pas michel
je suis furieuse contre moi-même de l’attendre et de le chercher plus ou moins consciemment
je me résous finalement à aller à la bibliothèque lire le bouquin d’aron sur la société industrielle
je me réfère aussi à chevallier
et me passionne pour montesquieu
mon dieu commencerai-je enfin à comprendre les choses
mais j’ai mal aux dents
mardi 4 février 1969
courses pour ma sœur et l’appartement
je ne vais pas à la fac aujourd’hui
tant pis je ne verrai pas michel
mais il faut que j’aille voir l’oculiste j’y perds beaucoup de temps
puis je passe chez aurélia lui apporter l’ensemble en tricot fait par maman
elle prévoit que demain les flics seront sur les campus et autres conneries dramatiques de son genre elle est folle je pars vite
je rencontre une amie de la fac de droit d’il y a deux ans une jolie petite vietnamienne elle a revu récemment jacques mon meilleur copain d’alors j’aimerais le revoir
hélène n’est pas chez elle
j’achète chez maspero raymond aron et le themis de touchard je fais mon dernier chèque
je dois lire aron pour demain
la situation universitaire s’aggrave
ou peut-être est-elle excellente comme dirait le camarade mao
mercredi 5 février
cours avec rouvier
il parle à la fin du risque de fermeture de vincennes
je lui ai posé la question au cas où une grève serait décidée
la fermeture dit-il se fera département par département
d’abord ceux qui n’ont pas encore commencé comme la socio et la philo
dans l’escalier du restau u je retrouve michel il y a longtemps qu’on ne s’est vus oui on commençait à s’ennuyer nous déjeunons ensemble
hier des c d r comités de défense de la république ont menacé de venir
ça a été un ridicule branle-bas de combat
après le repas je me fais draguée par un jeune con qui doit être réac et je perds michel
cours de théorie marxiste un joli minet me sourit de ses yeux bleus
le chargé de cours lui-même engage le débat
le minet continue sur la grève
je donne l’information de rouvier
je retrouve le minet à l’ag il est anar c’est trop joli ça
il est tout doux
un doux anar c’est rare
grève votée hélas nous restons dans les cours à discuter
mon minet anar est très caressant je flirte avec lui en rentrant mais je rentre
jeudi 6 février 1969
je n’ai plus envie de flirter entre deux métros
je n’ai pas envie de revoir mon petit anar d’hier
d’ailleurs il vivait chez papa-maman
dentiste puis visite à hélène au lieu d’aller en socio où il sera
nous prenons le thé
maïté se ramène elle m’apprend que pierre est parti
de toutes façons il y a longtemps que je le considère comme parti
je l’avais même oublié
vincennes sciences po
michel n’est pas là mais philippe (Philippe Houzé) compte sur moi pour expliquer la situation
c’est dur dans ce groupe qui dit on veut travailler
a g un monde fou
je vois glücksman mais pas michel
je reviens au cours
ambiance idiote
philippe est sympa
michel arrive enfin il est furieux de voir un cours en amphi
plus tard nous discutons avec le prof et trois types réacs dont mon dragueur
j’ai envie de pleurer
michel aimerait peut-être me consoler
nous sommes déçus
vendredi 7 février 1969
que faire pour lutter mon dieu je ne sais plus
la grève active ne servira à rien
alors la défendre parce que je suis en minorité et engagée dans une idéologie
j’ai envie de pleurer
cinq heures trente a g
michel vient d’arriver nous nous trouvons tout de suite
il dit qu’on ne s’est pas tellement vus
que plusieurs fois il m’a cherchée vainement
c’est gentil ça
j’appelle gérard chez rychter
il prétend que les modèles ne marchent pas
il ne sait pas quoi faire
il a pas l’air d’aller bien je dois le voir lundi
a g glücksman parle bien un autre aussi
je suis avec michel et deux copains dont un de droit très sympa
je vais au cours de droit constitutionnel
discussion avec des types de l’a g e v
ils sont durs à convaincre ces réacs
je vais chercher michel et l’autre mais l’a g est finie je les ai perdus
je rencontre yannis
je retourne au cours
discussion toujours presque risible
pourquoi ça vous gène les flics dans la fac
évidemment on se demande
samedi 8 février
en quittant vincennes hier soir j’ai retrouvé michel dans le métro avec ali l’iranien connu au buci ami de brendan c’est marrant (une scène d’Aquamarine 67)
mais je suis rentrée pour travailler
matin de neige je tousse
hélène élise
soir à la radio j’entends annoncer que cent quatre-vingt-trois étudiants ont été choisis par le doyen sur les deux cent vingt qui ont occupé la fac le vingt-trois janvier ils risquent la même sanction que ceux du rectorat de la sorbonne
recevrai-je une lettre
je me demande si je ne suis pas enceinte
je le serais de pierre et ce n’est plus le moment
je n’ai pas le droit d’attendre un petit bébé encore et c’est mon drame
j’ai tellement envie d’aimer
dimanche 9 février 1969
dimanche ensoleillé
errances dans quelques bouquins dont marcuse qui avec le pouvoir de sa pensée négative me dynamise
visites
philibert
hélène et yannis
discussions
c’est bien je m’affirme
j’ai le pouvoir de l’humour
ce qui m’effraie le plus dans le mouvement c’est qu’on perd cet humour qui était notre plus grande force
quand je vois ces discussions agressives et hargneuses je suis triste
c’est tellement bête
fini à trois heures du matin mon devoir sur le langage pour le cours de libertés publiques de casamayor qui nous a demandé ce que nous en pensions
c’est la première fois en autant d’années d’études qu’un prof me demande mon avis
je suis assez contente de moi
maintenant je sais m’engager
j’écris pas trop mal
j’ai une faim énorme de travail et d’amour
lundi 10 février 1969
libertés publiques devoir sur le langage
cours de casamayor qui m’autorise à partir vers dix heures trente pour me rendre à l’a g concernant ceux qui ont été emmenés à beaujon
projets de lettre en réponse au recteur
à la fin de l’a g je retrouve emmanuel du c r a c sorbonne pas vu depuis longtemps
michel a reçu sa lettre samedi matin il est avec une nana de son groupe d’éco po et je le perds de vue rapidement
je déjeune avec emmanuel puis nous allons à la bibliothèque
je tombe sur un bouquin de libertés publiques
l’oppression et la répression me révoltent
il faut arrêter ça
faire quelque chose
une grève de la faim
j’y crois
tout semble perdu
perdu pour perdu autant aller jusqu’au bout
à l’a g je me retrouve assise à côté de corinne connue cet été à kerfany
elle aussi était à beaujon
je retrouve michel il semble assez abattu
je propose mon projet de grève de la faim
on me le déconseille
films sur mai
je suis toujours révoltée
je rentre
je n’ai pas encore reçu ma lettre
mardi 11 février 1969
dix heures les types du téléphone me réveillent (pour la pose de la ligne)
je me sens horriblement mal
nausées vertiges
serais-je vraiment enceinte
hier j’ai repris normalement mon contraceptif
ça se bat peut-être là-dedans
si nous avons fait un bébé c’était au moment où nous avons vu rosemary’s baby
vraiment non merci
je n’en veux pas
onze heures moins le quart le facteur m’apporte ma lettre recommandée
vincennes sous la neige
michel tout de suite
je vais signer la lettre collective
on va au quartier sous la neige
au ramsès j’ai le temps de serrer la main de jacques bleiptreu d’embrasser françois donzel toujours aussi barbu
sorbonne déprimante
on rentre par maspéro
marcuse
soir on a le téléphone
on appelle nantes
gene a accouché hier
sa petite fille n’a pas vécu
je suis trop démoralisée
mercredi 12 février 1969
lire bouquin aron
socio économie
matin réveil normal je n’ai pas de bêtes nausées
j’essaie d’appeler la clinique de nantes c’est pas libre
cours de rouvier
je ris tout le temps sauf au cours de rouvier
malgré ses grands efforts rouvier est la seule personne qui ne me fasse pas rire
je bouffe avec un petit minet de socio mignon marrant intelligent avec des problèmes adolescents encore
théorie marxiste le prof veut créer un groupe de militants
je suis d’accord on doit se retrouver avec l’a g et le cours de nicos poulantzas
a g avec rémy kolpa-kopoul du comité d’action tout doux tout jeune
la plupart des étudiants sont tout doux et tout jeunes j’aime
de plus en plus de types de droit viennent me voir en dehors des cours pour discuter
poulantzas et son cours sur le fascisme
rémy m’y a suivie et nous restons ensemble ensuite pour discuter avec le prof de théorie marxiste
on veut faire des tracts le type tape le texte on cherche du papier on n’en trouve pas mais on rencontre beaucoup d’appariteurs musclés
je rentre avec le prof
jeudi 13 février 1969
exposé sur tocqueville
nuit agitée
au matin rêves de pierre
réminiscences de ses caresses de ses meilleurs baisers
eau port pont bateau
devoir à faire mais je préfère l’amour
appelé gene
elle semble toujours très forte mais flanche en me parlant
c’est atroce on a l’impression qu’un amour immense et inconditionnel peut être totalement stérile et vain
on ne peut empêcher l’impossible
j’arrive vers quatre heures à la fac à la sortie d’une a g
j’apprends que s’est créé un groupe d’intervention droit qui a décidé d’aller à la gare de l’est ce que je crois inutile
ça les déçoit beaucoup car ils le disent eux-mêmes ils viennent de se réveiller
je reste tirer des tracts
je retrouve michel dans une a g spontanée après la manif
nous traînons tard dans la fac et rentrons ensemble
vendredi 14 février
le jeune michel est de plus en plus caustique
il me rappelle l’esprit de guy s de saint-leu
j’ai enfin des lunettes
d’ailleurs on ne voit plus qu’elle je disparais derrière
ça me plaît
vincennes vers deux heures
film sur les black panthers et débat très intéressant avec julia herve du s n c c student nonviolent coordinating committee
je retrouve marianne
plus tard je retrouve aussi mais lui après trois ans daniel domingo et ça me fait très plaisir c’est lui qui a ouvert mes yeux sur l’art les peintures les sculptures les galeries les musées
il fait très froid à vincennes
je n’ai pas vu michel
il déserte
il faudrait que je travaille
mais je sais que tout ce temps qu’on perd à discuter on le gagne
samedi 15 février
marché de la porte saint-martin
je distribue des tracts pendant que ma sœur fait les courses
froid terrible qui me gèle les doigts les pieds la bouche
je crains que le militantisme ne soit pas fait pour moi ni moi pour lui
douce après-midi
ma sœur tape des articles pour gault et millau
je revois mon programme de droit constitutionnel
ces trois dernières années d’errance n’auront pas été vaines
je comprends un peu mieux maintenant
soir train saint-leu
fridu et cendrine mes animaux
dimanche 16 février 1969
rêves terribles de feu et de mort
je suis brûlée vive et enterrée mais pas tout à fait morte
et de nouveau le feu
puis plus tard rêve de pierre bien sûr
je lui en voulais horriblement
mais de quoi au fond
symboles oniriques de rosemary’s baby
le bébé de gene
le mien
j’en aurais tellement voulu à pierre s’il m’avait fait un bébé
parce que ça aurait été ma faute et parce qu’il n’est plus là
de toute façon consciemment ou non je lui en veux
et ça me rend folle
à part ça neige
je m’engueule toujours avec maman qui m’énerve
je réétudie mon livre d’histoire de seconde et ça me passionne
lundi 17 février
neige sur vincennes
c’est très beau
fourquet à cestas a tiré sur ses deux gosses et puis sur lui quand ces salauds de flics ont donné l’assaut
aberration de la soi-disant justice bafouée paraît-il et la police ridiculisée par elle-même
philippe au cours de libertés publiques
philippe au restau u
michel trente secondes
philippe au cours de droit constitu
philippe à la bibliothèque
jusqu’à ce que je quitte la fac
décidément je suis au mieux avec les biscuits geslot et voreux
marianne au téléphone
puis j’appelle michel
on parle longtemps ça m’étonne en général les types n’aiment pas rester au téléphone
j’ai envie de travailler plus
mardi 18 février 1969
j’aurais aimé que hélène me coupe les cheveux mais quand j’arrive rue guisarde elle est dans son lit et pleure
peu à peu elle m’explique que yannis et elle vont se séparer
il est là aussi mais descend acheter des cigarettes
elle m’expose la situation
elle est à bout de nerfs
alors je me souviens trop de ma propre situation il y a un an maintenant et de l’attitude qu’a eue kiki avec moi quand elle m’a secouée pour me réveiller
j’aimerais que hélène se lève et vienne avec moi
il faut qu’elle parte même une seule nuit
mais je ne peux pas la forcer
ils se disputent
ils ont les mêmes réactions que pierre et moi
je me sens étonnamment forte mais ça me désole
c’est tellement vain
mais christian duc notre ami vietnamien adorable arrive
le courage de sourire et même de rire revient
quand je rentre je trouve kiki devant ma porte du boulevard poissonnière
elle passait là sans savoir que j’habitais là maintenant
elle s’invite avec yves et son copain d’auvergne serge déjà vu chez féraud
nous passons une excellente soirée
ma sœur a invité une collègue d’un certain âge olga qui revit et rajeunit au milieu de nous
mercredi 19 février
hier je me suis surprise à dire à brigitte de la boutique féraud qui m’appelait pour prendre rendez-vous pour la collection
mais je suis très heureuse de vivre
je n’aurais pas pu dire ça il y a un an
et kiki le sait qui a suivi mon évolution pour finalement me récupérer à l’hôpital
tout ce que je dois à kiki
tout
elle est heureuse de me voir enfin installée dans un appartement stable clair propre agréable et confortable
et puis seule enfin
sans des individus comme pierre ou ses frères qui me minaient
3h collection féraud rue du faubourg saint-honoré en face du palais de l’élysée
certains trucs que j’adore qui m’iraient très bien avec des contrastes de couleurs mais beaucoup de choses me semblent trop classiques pour féraud
je n’arrive pas à joindre gérard rychter
il faut absolument que je gagne de l’argent
europe soir
casamayor parle de cestas et de la justice
jeudi 20 février 1969
joli temps plein de soleil
hélène téléphone elle va bien
avec yannis ça va
ça ne me semble que partie remise
elle le sait mais ils ne peuvent pas se résoudre à une séparation
j’arrive à vincennes après quatre heures
à l’a g rémy tout chaud tout doux comme d’habitude
préparation de l’action de demain journée anti impérialiste
puis nous montons au cours sur marx et le marxisme
je connais une demi-douzaine de personnes déjà dont germinal l’anar ami de dany cohn-bendit connu il y a trois ans
après je vais au cours de sciences po avec une camarade journaliste un peu noire
michel arrive me voit ou ne me voit pas et se met de l’autre côté
je suis furieuse
mais je prends ma revanche quand philippe se dérange bruyamment et traverse tout l’amphi pour s’asseoir à côté de moi
ça n’a pas d’importance au fond
à l’entracte joël me rejoint aussi et michel vient dîner avec moi
nous restons ensemble très tard à la cafétéria
il est toujours très caustique
vendredi 21 février 1969
il fait beau merveilleusement beau et si doux
c’est un avant-goût du printemps
cours avec poulantzas
je me trouve en face de christian gaspard qui m’avait raccompagnée un soir au quartier il est un des membres valables du c a comité d’action avec glücksman salmon et quelques autres
puis bibliothèque où je retrouve certains types sympas de droit
michel arrive aussi
j’ai beaucoup de mal à travailler lénine
il fait beau
je suis très vibrante
le drapeau f n l front national de libération du sud vietnam flotte sur la fac dans un vent léger
brusquement je vois daniel l’ami de marianne traverser la bibliothèque et sortir
je le rattrape sans savoir pourquoi
il n’a pas vu marianne depuis longtemps
il me plaît soudain dans ce soleil avec le ciel bleu et rose comme ma robe
il dit que je ressemble à une petite japonaise
une amie passe et dit
oh tu es adorable comme ça
samedi 22 février 1969
je crois que je suis en train de tomber amoureuse
j’ai rêvé et rêvé de daniel
ça m’étonne
j’ai follement envie de lui
j’ai envie de vivre
j’écris très mal
j’entre sans doute dans une période qui ne me laisse pas de place pour écrire puisque je crève de vivre
dessiné aujourd’hui pas mal dans le soleil
vu ce soir sur les grands boulevards en bas de chez nous le film delphine de éric le hung avec dany carrel frédéric de pasquale et maurice ronet
juste agréable pas très profond et déprimant sur le milieu de la mode
quelques robes féraud qui m’iraient encore
un style des gestes une silhouette qui ressemblent à kiki ou à moi en plus ronde
une belle voiture des arbres du mouvement un homme
dimanche 23 février 1969
je voudrais
me marier
bientôt
entre les pommiers en fleurs
près des talus en primevères
à la petite chapelle de kermen
sur le chemin de la source
journée de ciel en nuances
piscine balade
mais trop de monde dans les rues
on rentre on goûte
et je m’endors comme un bébé
le soir je me mets au travail pour faire les devoirs sur les oppressions et la liberté demandés par casamayor pour demain
je me choisis un titre
répression garantie de la liberté
je travaille jusqu’à quatre heures et demie du matin
j’aime travailler la nuit ici quand le boulevard devient enfin calme
marcuse toujours lui
et il a soixante-dix ans
lundi 24 février 1969
mauvais réveil pas assez dormi et mal
je suis nerveuse et de mauvaise humeur ce qui m’arrive rarement
ma sœur est très gentille car elle pourrait m’envoyer balader
mais sa gentillesse m’agace encore plus
après son départ je fais de la gym pour me calmer
mais ça ne m’empêche pas d’avoir une gueule horrible
cours près de philippe
je reste nerveuse parce qu’il ne m’a pas proposé d’entrer dans son futur mouvement politique comme il l’a proposé à d’autres
me croit-il non valable
puis beaucoup de gens au repas entre philippe toujours et rémy et mon petit anar d’un soir et puis vite marianne
mais où est daniel
et puis brice (Brice Lalonde)
même brice qui dit
tu es toute rose
je réponds toujours
ah
et yannis
et michel devant qui je passe très vite
cours avec philippe on s’entend bien et c’est passionnant
plus tard je le retrouve à la bibliothèque il discute avec un voisin
moi je m’avale en deux heures à peine les luttes de classe en france de marx et engels
puis philippe me parle de ses problèmes pour le mouvement et je comprends qu’il m’impliquait a priori dans son truc
je suis flattée mais il me laisse toute liberté d’adhésion ou non à ce nouveau parti socialiste destiné à rajeunir le s f i o section française de l’internationale ouvrière
simplement il refusait de me recruter comme d’autres
puis longtemps il me parle de ses problèmes
ça m’ébranle ça m’inquiète un peu ça me flatte aussi
est-ce mon physique qui lui donne cette confiance en moi
mon physique de petit page comme il dit
je n’ai pas vu daniel le soir
peut-être n’était-ce qu’une illusion entre deux rayons de soleil et un fragment de ciel
mardi 25 février 1969
mardi long et lent
je perds beaucoup de temps à feuilleter des livres dans les libraires proches de la maison dont la librairie nouvelle en bas de l’humanité voisine
puis tardivement je me lance dans un bouquin d’histoire
je n’ai pas fait grand chose
zut
mercredi 26 février 1969
je me réveille trop tard pour aller au cours de rouvier mais je m’en fiche
son cours est hors sujet
je préfère rester étudier l’histoire du sort des paysans avant de foncer à vincennes où j’écoute pendant deux heures sans relâche le cours sur la lutte des classes et le 18 brumaire
enfin je suis l’histoire j’en comprends le sens tout s’éclaire
ensuite le cours de poulantzas sur la théorie marxiste du travail me paraît évident
il m’aura fallu deux ans de droit et un de sorbonne pour comprendre ça
puis au restau u marianne qui s’étonne de me trouver toujours aussi pimpante et daniel arrive
j’aime le regarder droit dans le visage au cœur des yeux
j’aime son autorité
j’aime moins la présence de marianne parce que je la gène malgré elle
jeudi 27 février 1969
margot ma cousine me réveille au téléphone elle est à paris c’est formidable
elle arrive vers midi et demie toujours en retard
je suis ravie de la revoir
elle m’accompagne chez le dentiste et en m’attendant va se balader du côté de la sorbonne
puis nous allons vers la rue d’assas attendre simon à l’i s e p institut supérieur d’électronique de paris
en chemin une douleur commence à envahir mes muscles du dos puis des épaules et enfin de la poitrine je respire avec peine et quand je m’assieds à l’école électronique c’est la crise d’asthme
la vieille secrétaire douce et dynamique m’offre du rhum et du thé
de l’alcool comme marcel proust quand il prend le train pour balbec avec sa grand-mère
simon est en cours
en attendant le bus je suis obligée d’entrer dans une boutique
la fille est aussi très attentionnée
je retournerai lui acheter des pulls
la douleur cette nuit persiste encore
j’ai affreusement envie de vivre
pas de mourir
vendredi 28 février 1969
j’ai mal toujours mal
chaque mouvement chaque souffle est une torture
je dois pourtant aller à maubert porter des trucs pour gault-et-millau
je grelotte je transpire
j’ai mal au dos
je rentre enfin
après un œuf à la coque et un yaourt je m’offre un whisky à l’aspirine et je m’endors
le soleil erre sur les murs
je voudrais
je veux
daniel
je me sens perdue
j’ai mal
rien n’a d’importance
dans vingt jours je l’aurais peut-être oublié
mais peut-être aussi
l’aurais-je
aimé
Écrit en février 1969,
Gaelle Kermen, Kerantorec, le 28 février 2019
Recto de la lettre recommandée du restorat arrivée en retard en raison du déménagement de l’île Saint Louis au 10 boulevard Poissionnière.Un seul feuillet plié et agraffé pour être sûr qu’on avait reçu la lettre recommandée.
L’année 2018 a été un très bon cru, une année féconde, riche en rebondissements, jusqu’au dernier mois. Ce que j’espérais, en écrivant au printemps Des Pavés à la plage Mai 68 vu par une jeune fille de La Sorbonne, s’est matérialisé à la fin de l’année, par des chemins que nous n’aurions jamais osé rêver, ceux des Gilets jaunes, issus de toutes classes de la société, de toutes conditions, multiples et diverses, à l’image de la richesse de la France.
De mon côté plus modeste, je suis assez satisfaite du bilan que je tire en cette dernière semaine de l’année. J’ai bien avancé tous mes projets prévus et je me suis offert le luxe d’écrire deux projets imprévus, qui se sont imposés à moi au printemps et à l’automne et que j’ai pu construire lors des mois de NaNoWriMo, en avril et en novembre.
Voici un bilan des publications indépendantes que j’ai menées à bien en 2018. Je mets des liens universels, permettant d’acheter les livres sur les plateformes que vous préférez selon vos tablettes et supports de lecture numérique.
La publication de deux guides Scrivener plus simple
Scrivener 3.0 Introduction aux Tutoriels anglais le 19 janvier 2018. Ce guide est gratuit, il est conseillé de commencer par lui avant d’aborder le suivant, plus complet dans la prise en main du logiciel de bureau. https://books2read.com/u/baz5j6
Scrivener 3 plus simple Guide francophone de la version 3.0 pour Mac le 2 février 2018. Un guide pratique d’initiation au logiciel de bureau. books2read.com/u/31x56D Versions numériques disponibles sur Amazon, Smashwords, Apple, Kobo, Iggybook
Révision complète de deux livres précédemment publiés.
Le Journal 60, formaté sur Word en 2011, était refusé en Premium par Apple (table des matières non conforme).
Le guide Smashwords plus simple pour les francophones était également refusé par Apple parce qu’il pointait vers Amazon (concurrent) et que j’avais mal orthographié Apple iBooks Store (plus tâtillon, on meurt). Relecture en epub sur l’application iBooks, corrections sur Scrivener 3 avec Antidote 9
Republication sur Amazon et Smashwords (Apple, Kobo Fnac)
Une nouvelle aventure littéraire : la quête des archives
Des pavés à la plage, Mai 68 vu par une jeune fille de la Sorbonne, archives, souvenirs, bilans Recherches faites dans les archives en février et mars 2018
Rédaction lors du Camp NaNoWriMo de printemps en avril 2018 sur iPad iOS
Corrections en mai 2018 sur Scrivener 3 et Antidote 9
Kerantorec un domaine breton (en cours d’écriture)
Entre Kerantorec et moi, c’est une histoire d’amour. Comme dans les histoires d’amour, il y a de la passion, des drames, des douleurs, des grandes joies, des épreuves, des réussites, des vilains, des rencontres et beaucoup de petits bonheurs.
Je raconte l’histoire de mon village avant moi, au cours des siècles depuis la préhistoire, puis l’histoire des Travaux d’Hercule que j’y ai faits moi-même. J’y vis la vie que je rêvais dans ma jeunesse. Son histoire peut être inspirante pour d’autres créateurs, comme elle l’a déjà été pour des artistes et écrivains passant par Kerantorec.
Kerantorec un domaine breton a été commencée lors du NaNoWriMo de novembre 2018. J’ai construit la charpente de l’ouvrage. Elle s’est actualisée lors de la restauration du toit de chaume en ardoise sur la partie la plus exposée et sinistrée de la maison. J’ai suivi les travaux des couvreurs au jour le jour, avec une belle admiration pour leur savoir-faire. L’histoire se développera en 2019 dans la relation de mes travaux précédents que j’ai faits moi-même sur mon territoire.
L’assistance numérique à deux auteurs francophones
Désormais, j’ai les bons outils pour écrire mes propres écrits, mais aussi pour aider des auteurs amis à corriger et formater les leurs. J’ai donc eu l’honneur de participer à deux belles aventures littéraires.
Nous avons eu différentes séquences de travail pour mettre en forme un manuscrit abouti. Avec l’auteur sur place à Kerantorec pour mettre au point les conventions de correction. Deux rencontres passionnantes.
Puis seule. Relecture du format epub sur l’iPad (soulignement des erreurs).
Le texte étant très riche, très dense, très documenté, avec de nombreuses citations, il a fallu plusieurs relectures. Les corrections on été faites sur Scrivener 3 avec Antidote 9.
Quatre éditeurs étudient le manuscrit de Waiting for Tina. Nouvelles l’an prochain.
Ces livres étaient d’abord un seul projet écrit lors du premier Camp NaNoWriMo de janvier 2017, projet développé au NaNoWriMo de novembre 2017, qui a sécrété plusieurs ouvrages spécifiques. Gardés dans mon Journal_2018, sur l’iPad et l’application Scrivener iOS, ces dossiers se voient souvent étoffés de paragraphes ou chapitres supplémentaires au fils des jours et des mois. Méthode de travail particulièrement efficace que je vais expliquer dans un prochain article.
Gaelle Kermen,
Kerantorec, le 27 décembre 2018
Crédit couvertures : Adam Molariss for Indiegraphics
sauf Journal 60 : GK
C’était un jour de grande marée au mois de septembre, le sentier, toujours le même, conduisait à la cale en tournant à travers les pins. C’était ici qu’elle avait l’habitude de venir avec son frère. Elle se rappelait encore ces jours-là.
Belon en face de Riec
Ils marchaient pieds nus comme elle venait de le faire sur la route caillouteuse. Ils arrivaient à la maison des viviers surplombant la rivière, puis sur la droite ils tournaient dans le petit chemin entre les grands cyprès. Enfin ils étaient sur la cale. Ils retrouvaient Jacques et Françoise, des gosses de leur âge, qui les attendaient en plate et ils s’en allaient à la rame ou la godille sur la rivière.
Aujourd’hui, elle était seule. Pour la première fois, depuis plusieurs années, elle revenait. Elle voulait revoir avant de repartir la plage d’enfance. La plage ! oui, elle l’avait revue, grise, sale, avec trop de monde. Avant, il n’y avait personne, tout était sauvage. Mais maintenant !
Elle avait pourtant voulu tout revoir. Reparcourir les sentiers au-dessus de la rivière.
Partout des fils de fer barbelés ! Partout des pancartes « propriété privée » !
Les rochers n’avaient pas changé. Non, la main de l’homme n’avait pas encore été jusque là ! Lorsqu’elle était arrivée à la Pointe, il n’y avait personne, par bonheur, aucun touriste. Elle s’était assise un moment sur un bloc de granit entre les bruyères, face au large. Le soleil s’éclaboussait en nappes étincelantes dans l’eau, en bas. La Mer s’engouffrait dans les grottes et faisait résonner son souffle.
La Pointe
Puis, elle était repartie, lasse, très lasse, sur la route caillouteuse. La rivière n’était plus accessible par le sentier au-dessus de la rivière. Il fallait prendre la route des viviers, puis le petit chemin à travers les grands cyprès.
Elle passa derrière la maison, quelques marches encore, elle était sur la cale. Avant, c’est là qu’elle venait avec son frère, c’est là qu’ils rencontraient Jacques et Françoise.
Cale de Beg Porz par très grande marée
Aujourd’hui, rien de tout cela.
Le soleil l’éblouissait, lui faisait mal aux yeux. Elle avait envie de pleurer. Elle mit sa main au-dessus des yeux.
Sur la rivière, un petit bateau rouge.
À bord, deux personnes.
Non, ce ne pouvait être vrai !
Tout vacillait. Tout bourdonnait !
Elle ouvrit les yeux en grand.
La rivière n’avait pas changé.
Toujours ce calme étrange, un peu étouffant par moment. Un vent très léger soufflait dans les pins. Elle croyait entendre encore le clapot de l’eau contre la carène du bateau. C’était bien les mêmes pins, la même cale, les mêmes rochers, le même vent dans les pins.
Et là-bas, au milieu de la rivière, elle les reconnaissait maintenant, Jacques et Françoise dans leur bateau rouge.
C’était bien eux, les compagnons de son enfance. Ils avaient grandi. Évidemment. Cela faisait si longtemps qu’elle ne les avait vus !
Elle entendait le bruit confus de leurs voix portées par la Mer et le vent.
Ils pêchaient.
Elle voulut les appeler.
Mais elle pensa à la plage grise et sale, à la rivière inaccessible, aux fils de fer barbelés et aux pancartes. Son cri s’étrangla dans la gorge.
La nausée, qu’elle avait déjà vaguement sentie tout à l’heure, revenait. Plus la peine maintenant. Eux aussi avaient dû changer.
Ce monde n’était plus pour elle. Elle n’était plus de ce monde.
Elle regarda sa montre. Il était temps, temps de repartir, temps de rentrer.
Elle aurait pu les appeler.
Mais elle préféra partir.
Aucun goéland n’était sur la côte. Les oiseaux s’étaient envolés, la laissant seule à terre, pauvre mouette prisonnière des hommes, du temps, de la vie.
Mouette au-dessus du Belon
Il fallait partir.
Arrivée sur la route surplombant les rochers, elle se retourna une dernière fois.
Là-bas, sur la rivière, le petit bateau rouge s’en allait. Elle le voyait à travers les troncs des pins s’éloigner. Plus de godille silencieuse, ils avaient mis le moteur !
Et l’eau clapotait toujours…
Gaelle Kermen
(Paris internat lycée des Maraîchers), 19 janvier 1963)
Extrait du Journal 60(1960-1969), publié en 2011, reformaté sur Scrivener et republié en 2018
Crédit photos de l’auteur en 2017 (Beg Porz, Belon)